Jean-François Mathé, Vu, vécu, approuvé., par Angèle Paoli

Publié le 29 novembre 2019 par Angèle Paoli

" UN PETIT COFFRET DE MOTS "

Q uelle preuve nous reste-t-il de ce qui a été vécu ? Seuls, peut-être, quelques mots égrenés au cours d'un poème, qui rendent compte, de manière volatile, que les choses ont effectivement eu lieu. Une grille a été poussée, des pas ont conduit le poète vers son passé. Des ombres passent et le frôlent, une autre ombre l'habite qui se love en lui durablement. La lumière qui l'entoure n'est plus tout à fait celle d'autrefois. Le vécu subsiste à contre-jour, un amour a été partagé qui s'en est allé, laissant vide une place désormais vouée à la solitude. Vu, vécu, approuvé. Tout cela qui fait partie de l'univers familier du poète Jean-François Mathé a existé, a pris forme un temps et s'est effacé un jour. Pour laisser place au poème puis, de poème en poème, à un recueil.

Vu, vécu, approuvé.

Trois participes passés composent le titre. Trois verbes en [v] - le [v] de vie et de " vent " - dont le nombre de syllabes va crescendo. Trois verbes qui affirment leur existence incontestable.

Le poème d'ouverture est quant à lui bref, " resserré " autour de quelques mots clés. Les deux verbes qui forment la première strophe insistent sur un présent itératif.

" Je serre

je resserre encore

et encore, "...

Un présent rapide, déterminé, qui va dans la pulpe du fruit. Comme pour réintégrer le noyau premier. Comme pour réduire à l'essentiel ce qui a été vécu. Serrer. Resserrer. Les mots, les images, les souvenirs, le passé. Dans ces quelques vers, une vie concentrée/condensée dans la très belle image du fruit et du noyau. Sous l'effet d'une semblable concentration, la vie/le fruit sont voués à revenir à leur origine invisible. L'image du fruit, une image que le poète reprend dans le poème ultime, mais dans une tonalité toute différente. Une image qui ouvre sur un ailleurs, une autre respiration, un nouveau souffle. Un espoir peut-être.

" Feras-tu le premier pas sur le chemin élargi par le vent ? Iras-tu enfin ailleurs qu'en toi-même, pour choisir dans le plus lointain verger le fruit qui aura le goût nouveau d'une nouvelle vie ? "

Oui, les poèmes qui composent le recueil sont bien sous l'égide/emprise de l'étreinte. Étreinte des retours sur les temps disparus. Quelque chose enserre, qui tient assujetti à la tristesse, nuages réduits à leur silence :

" Un maigre nuage est arrêté seul en plein ciel

comme ce qu'il reste d'un cri dans la gorge... ".

Mais ce vers quoi se meut le poète, c'est encore une ombre. Tout ce que son regard effleure s'imprègne de tristesse. Est-ce lui qui cerne les objets qui l'entourent de leur aspect décoloré ? Ou bien est-ce le réel qui a perdu de sa couleur et qui infuse dans le secret du cœur ses teintes fanées ?

" J'ai vu la maison plus haute qu'avant

mais le soleil n'avait toujours pas

glissé jusqu'aux vitres

et je savais qu'à l'intérieur l'ombre

serait comme autrefois

la première et la seule à m'étreindre. "

Soudain, au tournant d'une page, se lit la distanciation du poète à l'égard de lui-même. Le " je " s'efface pour laisser place au pronom " il ", lequel appartient désormais au passé :

" Il s'habitua à vivre sans rêves,

presque sans sommeils

dans le poing toujours serré sur lui de la

lumière. "

C'est au cours de l'été qu'est morte la femme aimée. " L'été violent ". Chagrin violent aussi qui souffre des éclats de lumière et cherche à s'abriter :

" je vais aux fenêtres, les ouvre

et ferme mon cœur

avant les volets. "

Le poète, malmené par sa tristesse, cherche les recoins, les interstices entre les pierres où se fondre " pour continuer à vivre ". Car trop de lumière l'effarouche et le trop d'espace le laisse désemparé :

" J'avance dans les mots

comme dans des herbes qui s'écartent

et ouvrent un chemin vers trop d'espace

où je ne sais m'appuyer à rien. "

Pourtant les mots sont là. Pour dire l'éloignement, la solitude, le voyage à rebours. Et l'amour. Viennent, s'enviennent les poèmes pour dire la mort qui alentour rôde. La mort qui insiste, qui se fraie un passage à travers la mémoire, et qui ramène les siens qui se vénèrent dans le souvenir. La mort qui prend parfois pour atours un feu de bois, une feuille que le vent bascule. La mort qui guide le poète jusqu'au " consentement à mourir ".

La mort|l'amour. L'un à l'autre liés.

Le poète s'adresse à l'ombre de la femme aimée, comme au temps où elle était là à ses côtés. Les mots qu'il formule sont des mots de tous les jours, parfois empreints d'incrédulité :

" Tu dors ? C'est un mensonge :

ton sommeil n'est qu'un fard

sur de la mort posé. "

Des mots parfois aussi marqués d'images renouvelées, si naturelles qu'elles en paraissent presque enfantines :

" As-tu bien refermé le vent

avant d'ouvrir la maison... ".

Ou encore, plus avant dans ce recueil à la femme aimée, ce tableau familier où les gestes partagés offrent un récit à deux personnages, réduit et allégé de tout ce qui pèse. Dans sa recherche constante de légèreté, le poète resserre sa toile autour de l'essentiel, à si peu de chose. Émouvant tableau, proche d'une offrande édénique. Beauté, pourtant, d'une si singulière simplicité :

" Tu étais cambrée et moi à genoux.

Tu cueillais les fruits, je ramassais l'ombre

du cerisier. Tout était net quand nous

partîmes. L'échelle restée debout

signe ce tableau que plus rien n'encombre.

Laissons-le là, clair

sous son vernis d'air. "

Par-delà ce chemin de mélancolie, entre amour et mort, surgit un jour nouveau. Un jour ouvert sur l'amitié :

" Je m'appuie à la barre du jour, j'y attends un autre passant qui nous ouvrira l'un à l'autre. Nous resterons ensemble le temps que notre amitié escalade son arbre jusqu'à la cime avec les feuilles de nos rires. "

Vu, vécu approuvé. Un " petit coffret de mots " aux fragrances émouvantes et délicates. Blotties entre les pages.

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli


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