Chroniques d'Europe (21) - Alzira, partie première

Publié le 31 juillet 2008 par Audine

« Pasqua puis Sarkozy, même avec les allemands, je n’ai pas eu ces problèmes ! »

 

Alzira secoue la tête de droite à gauche pour chasser des larmes qui pointent. Je suis figée, j’écoute ma tante parler avec une voix de haine et de rage.

 

« Six ans il a fallu pour arriver à avoir cette foutue carte d’identité française ! »

 

Alzira a 79 ans. Elle a fait du café et du thé. Ces dernières années, elle a rapetissé de 10 cm. Pour attraper les boites de Ricorée dans lesquelles elle range les sachets et qui sont entourées de papier représentant le contenu – « parce que sinon, je les descendais et les ouvrais toutes avant de trouver ce que je voulais » - elle se sert d’une espèce de fourchette à deux dents géantes et crochète les couvercles. Pour une fois, je suis grande et je tends le bras.

Elle remplit le broc de la cafetière et le pose sur le socle et le regarde.

 

« Tata, je ne me fais jamais de café mais est ce qu’il ne faut pas la mettre plutôt dans le réservoir, là, l’eau ? »

« Ah oui »

 

Je gère la bouilloire pour le thé. Alzira sort des gâteaux, et je lorgne avec un plaisir gourmand les petites gaufrettes au chocolat.

Sur la table du salon, Alzira a étalé le contenu d’un gros dossier et sont éparpillés photos, documents officiels jaunis, certains entoilés, des papiers d’identité, un petit répertoire crayonné, une liste au stylo bleu, avec une écriture du temps où écrire se dessinait.

La mémoire des De Sousa Gomes.

Le soleil perce à travers la pièce, venant de derrière le bois de Chaville.

 

« Pendant des années j’ai voté avec ma carte d’identité, puis il a fallu la renouveler. Sous Pasqua et Sarko. Regarde la liste, il me fallait un extrait d’acte de naissance, un certificat de nationalité française, deux justificatifs différents de domicile, le livret de famille, deux photos semblables sur fond clair, l’ancienne carte et un timbre fiscal à 150 francs. Et là, en dessous, tu vois, pour le certificat de nationalité, il me fallait un extrait d’acte de naissance, le décret de naturalisation de Papa Maman, le livret de famille, l’acte de naissance du conjoint portant mention du lieu de naissance de ses parents, sinon, leur acte de décès, le livret de famille de Papa Maman. »

 

Alzira est entrée en France pour la première fois avec sa mère, Maria Augusta, à l’âge de 15 mois. Maria Augusta était munie d’un certificat médical délivré par les autorités de Porto, le 6 mars 1930, établissant qu’elle était indemne de maladie mentale, épilepsie, cécité, surdité, toxicomanie, de toute maladie infectieuse ou parasitaire, de tuberculose pulmonaire, de maladie vénérienne, de lèpre, de trachome et d’attaque d’insectes. Le certificat est là, sous mes yeux, presque papyrus.

Maria Augusta rejoignait Félix dans la zone de la porte de Montmartre, Alzira sous le bras, ne parlant pas un mot de français.

 

« Les certificats de naturalisation, je les ai fait entoilés. Il n’y avait pas de copie, pas de duplicata, c’était un des biens les plus précieux que Papa Maman avaient. Lorsqu’il y avait des alertes pendant la guerre, on descendait à la cave avec.

Papa avait un amour sans borne pour la France. Et il voulait que sa femme puisse se couper les cheveux et se maquiller. Il portait les paquets à ses cotés dans la rue, alors que les autres hommes marchaient devant et laissaient les femmes porter les charges sur la tête. Ce que Maman avait tellement fait, pour s’occuper de sa famille, qu’elle avait un port de reine, altier, et un dos magnifique.

Il a voulu très vite qu’ils se naturalisent, et les certificats datent du 19 octobre 1933. Lorsqu’ils sont allés à Porto, en 1934, pour la première fois depuis 28 pour Maman, ils étaient des traîtres aux yeux des portugais. »

 

Félix travaillait dans l’entreprise artisanale de menuiserie de Suarez, qui avait des contrats avec les Grands Magasins du Boulevard Haussmann, et en particulier le Printemps. Où Félix était connu comme le loup blanc et plus qu’apprécié. Il s’est disputé un nombre incalculable de fois avec Bourrier, le Directeur Technique du Printemps, alors, l’ouvrier Félix prenait la porte puis revenait. Au Printemps, il était interdit de fumer et celui qui le faisait se faisait renvoyer sur le champ. Félix était au milieu de tout ce luxe parisien comme Nana au milieu du Bonheur des Dames.

Pour faire un cadeau à Maria Augusta, il lui avait rapporté un rouge à lèvres fabuleux, d’une grande marque, peut être Chanel, avec un tube qui se repliait tel un canif.

 

« Pour mon extrait d’acte de naissance, il a fallu que je m’adresse à Nantes. Là où s’adressent les étrangers. Ils m’ont fait un papier aux noms de Da Silva, celui de Maman, et Gomes, celui de Papa, comme c’était normal au Portugal. Mais sur les papiers, il y avait De Sousa Gomes alors ça correspondait pas. Et puis après, le comble, ça a été que sur le certificat de nationalité, ils ont fait une faute, et écrit De Souza avec un Z !!

Je t’assure, quand je suis rentrée ici, j’ai pleuré, j’avais l’impression que toutes ces difficultés insultaient Papa.

Une fois, à l’école des sœurs, la première, une autre fille s’était moquée de moi à propos de mes origines. Papa m’avait dit : toi tu es française par choix, elle par hasard. Donc tu es bien plus française qu’elle. Ca avait suffit, jamais je n’ai ressenti d’ostracisme. »

 

Le père de Félix avait été placé dans une ferme, par l’équivalence de l’assistance publique portugaise, tout gamin. Ca se passait dans le Tras Os Montes, où la pauvreté pouvait pousser à manger des pierres. Les propriétaires s’appelaient De Sousa. L’ouvrier que remplaçait Félix s’appelait Gomes. Félix s’est appelé Gomes, aucune raison pour que ça change.

Il faut prononcer « Gwomse ». Félix De « soze  gwomse ».

Sur la table, je vois deux vieilles photos en noir et blanc.

 

« C’était Papa Maman, avant qu’ils se marient. »

 

C’est en 1926. Félix se tient debout, un regard légèrement hostile sous le chapeau, il fume cigare au bec, une main sur un baudet. Maria Augusta a un tablier, elle est de trois quart. On peut admirer son profil fin. Maria Augusta était splendide.

 

« Là c’est la mère de Papa. Elle allait faire le marché le dimanche pour sécher la messe. Elle avait toujours son fichu sur la tête dont elle relevait les coins qu’elle replaçait sur le dessus, et ça tenait quand même. Elle connaissait les herbes et on venait la voir pour consultation.

Là ce sont les parents de Maman. Son père était très connu, ex séminariste, projectionniste, il avait fait la maquette de l’hôpital de Santo Tirso. Il connaissait des auteurs français, et racontait à sa fille aînée, Maria Augusta, la préférée et la sacrifiée au service de la famille, Victor Hugo, Alexandre Dumas et les Fables de la Fontaine. Si bien que plus tard, j’étais surprise en récitant mes leçons à Maman, qu’elle me dise bah ce sont des histoires connues ! »

 

La religion était prégnante à un point inimaginable aujourd’hui.

Le Portugal, pays de discipline, ferveur, abnégation, machisme.

Le père de Maria Augusta allait à la messe tous les matins à 5 heures.

Le père de Félix tapait sur les oreilles de ses enfants avec une baguette si les prières n’étaient pas bien dites. Le soir, il descendait près du portail, le long de la rivière, porter de l’huile pour qu’une niche où était abrité Santo Bento – Saint Benoît – soit constamment illuminée.

 

« J’ai gardé le petit répertoire là. Parce que Papa avait noté à la fin, toutes les années où ils sont retournés, pour l’été, au Portugal. Tous les ans, de 62 à 85, pendant 2 mois, sauf en 65 et en 67, où ils sont venus à Mont, dans le Morvan, chez nous. »

 

Je lis l’adresse, où j’ai envoyé parfois un mot à mes grands parents, l’été : Pensão Caraço – Santo Tirso.

Le Douro littoral.

Et le 18e, même pas tout le 18e. Entre Bichat et les Poissonniers. Adossé aux Puces. La zone qui est maintenant un stade. Les relogements, la rue Frédéric Schneider. Et des rues frontières, des axes, rue Ordener, rue du Poteau. Le boulevard Ney comme horizon.