France Burghelle Rey / La maison loin de la mer (extrait)

Publié le 01 novembre 2021 par Angèle Paoli

Je suis tiraillée par l'idée que le Lieu toujours l'emportera sur l'Autre. Comme des grottes de Lascaux dans leur éternité. Puisque à leurs traces survivront tous les murs. Disons plutôt les pierres qui toujours peuvent servir.

Quelques jours après avoir eu cette certitude j'éprouvai, très tôt un matin, avant même de me lever, le besoin d'écrire longuement, sans l'avoir du tout prévu et, comme sous la dictée, les pages suivantes sur un sujet nouveau pour moi mais essentiel. Je m'aperçus en conclusion - j'en avais eu l'intuition en parlant du " lieu métaphysique " - qu'il y avait encore plus à dire. Comme une solution décisive, sous forme de miracle, à la question apparemment insoluble du lieu.

Je recopie ces derniers paragraphes une fois rentrée de vacances, me rendant compte que j'ai relu d'autres passages, feuilleté mon dossier, fait des calculs proportionnels tentant d'évaluer le nombre de pages qu'il me restait à écrire. Et par là même retarder ma relecture et ma copie du brouillon sur l'écran sans doute en raison d'une certaine appréhension à vivre la réalité du choc. J'ai ainsi plusieurs fois refermé mon cahier bleu pâle à la tranche dorée, un paperblanks encore, et remis mon travail au lendemain. En voici le début :

Le départ de Geneviève fut, en effet, pour moi un choc considérable qui conduisit à l'accélération de mon récit vers sa fin. Car si l'écriture de celui-ci semble bien être une quête du spirituel, sa disparition conduisit définitivement, me faisant tout d'abord accepter le rituel de la crémation qui m'effrayait tant. Les cendres me sont apparues des symboles de l'air et de ce ciel où sont les morts comme on le disait aux enfants. Le rite de la mise en terre m'apparut être alors un angoissant étouffement même s'il permet d'avoir un lieu pour se recueillir [...]

Je ressentis très vite, au-delà de l'absence, une évidence : Geneviève était, de toute évidence, si présente en moi que je me mis à écrire mue par une immense force. Peut-être une force comme celle de Saint Augustin dont l'épitaphe - que les passants, selon leur coutume, lisaient à haute voix - dit aux autres poètes " ta voix, maintenant, devient un peu ma voix. " Et dans cet élan je trouve une nouvelle naissance. Une raison de vivre dans la joie tant que je serai là pour penser à elle mais aussi pour réfléchir et écrire selon son exemple et dans la droite ligne de notre rare amitié.

France Burghelle Rey, La maison loin de la mer, Éditions Douro 2021,pp.45,46,47.