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Georges Didi-Huberman / Éparses

Publié le 27 novembre 2021 par Angèle Paoli

C'est le simple " récit-photo " d'un voyage dans les papiers du ghetto de Varsovie. La tentative pour porter, sur un corpus d'images inédites réunies clandestinement
et ses camarades du entre 1939 et 1943, un premier regard. (Extrait de la première de couverture)

Georges Didi-Huberman / Éparses


Le ghetto, le plus grand des "cimetières de vivants" Emmanuel Ringelblum

" Ce sont des sortes de semences. Écrire n'est souvenir que pour porter un futur, un désir. Dans W ou le souvenir d'enfance, Georges Perec écrivait par exemple : " Je me souviens des photos montrant les murs des fours lacérés par les ongles des gazés et un jeu d'échecs fabriqué avec des boulettes de pain. " 1 Procéder, de la sorte, au montage contrasté d'un signe de mort et d'un signe de jeu, n'était-ce pas articuler une émotion de jeu sur une émotion de deuil ? Un mettre au monde sur un mettre en cendre ? N'était-ce pas, de plus, indiquer à mi- mots que le jeu - d'où l'écriture de Perec, voire l'écriture en général, procède sans doute, et qui est jeu de penser - procède lui-même d'une décision éthique, voire d'un courage difficile, dans certaines circonstances, à comprendre : il aura bien fallu, en effet, que le prisonnier d'un camp de concentration se prive un jour de sa ration de pain, pourtant vitale, afin de fabriquer les pièces d'un futur jeu d'échecs.

Écrire un livre, dans cette perspective ne serait rien d'autre que le geste de tout remettre en jeu quand tout a été mis en cendre. Autre façon de vouloir jouer aux échecs avec des pièces faites de boulettes de pain dans un lieu d'oppression où manque la liberté. Liber, en latin, dit à la fois l'être-livre et le faire-livre. C'est un mot de l' écorce, à savoir la partie vivante et la plus tendre de la peau des arbres 2 ; mais c'est aussi un mot de l'épars, dans le sens où c'est un ensemble de choses dispersées - feuilles de papier, lettres, mots, motifs, récits, pensées - un beau jour réunies en volume. L'acte même de connaître n'est-il pas fondé sur une acceptation de la nature éparse du monde, quitte à en inventer les possibles connexions, les ressemblances, les affinités ou bien les contrastes ? Épars a son étymologie dans le participe passé sparsum du verbe spargere, qui veut dire " jeter ça et là, éparpiller, disséminer ". Le verbe se dit aussi dans un sens rituel, lorsqu'on répand un liquide sur quelque chose ou quelqu'un pour en faire la bénédiction.

Mais ce qui est parsemé a été, tout aussi bien, semé. L'éparsement serait donc un ensemencement (en grec : speirô, " je sème ", sperma, " la semence "). La dissémination serait séminale, une disparition eût-elle d'abord disséminé tout chose aux quatre vents. Depuis les Semences de Novalis (" Tout est semence ") ... jusqu'à La Dissémination de Jacques Derrida (... " à travers le vocabulaire de la germination et de la dissémination ") 3, l'écriture pourrait se comprendre comme de l'épars collecté, comme de la disparition ensemencée. Un texte travaillerait donc comme un archiviste : il rassemble ou, plutôt, il réassemble - remonte - de l'épars. " Le poétique, c'est faire collecte ", disait Heiner Müller que reprend aujourd'hui Alexander Kluge dans le deuxième tome de sa Chronique des sentiments4. Faire collecte, oui. Sans relâche. Mais sans raccommoder, sans recoudre, sans consoler. En laissant les brisures visibles. En laissant du jeu dans le montage, dans la bordure des textes et des images, de façon à laisser chaque fragment dans sa singularité, dans sa solitude partenaire.

Éparses, donc. Mais semences également. En mars 1943, Avrom Sutzkever, depuis le ghetto de Wilno - où dès l'été 1941, 21000 Juifs avaient été massacrés, le ghetto devant être définitivement liquidé en septembre 1943 - écrivit un poème intitulé Grains de blé :

" Peut-être ces mots aussi

Vont-ils durer, et l'heure venue

Surgir à la lumière

Et fleurir inopinément.

Et tel l'antique grain

Changé en épi

Peut-être ces mots vont-ils nourrir,

Peut-être ces mots vont-ils appartenir

Au peuple, en son incessant chemin. " 5

L'" antique grain " dont parle Avrom Sutzkever est une allusion aux grains de blé que des archéologues avaient trouvé au XIX e siècle dans des urnes ornant les chambres funéraires des pyramides égyptiennes et qui, dit-on, avaient gardé leur pouvoir germinatif. Il est significatif que cette image de la survivance ait été utilisée par Walter Benjamin lorsque, en 1936, il fit un éloge littéraire et philosophique du " conteur " ( Erzähler) par différence avec le romancier, en tant que celui qui possède " la faculté d'échanger des expériences ", de les transmettre à autrui 6. Parlant d'Hérodote comme du " premier conteur grec ", Benjamin évoqua la puissance d'un certain récit venu du fin fond des âges, mais " encore capable, après des milliers d'années, de nous étonner et de nous donner à réfléchir. Il ressemble à ces graines enfermées hermétiquement pendant des millénaires dans les chambres des pyramides, et qui ont conservé jusqu'à aujourd'hui leur pouvoir germinatif 7.

Tous ceux dont Emanuel Ringelblum a recueilli les poèmes, les billets, les récits, les chroniques ou les témoignages peuvent être lus selon ce paradigme : leurs bribes de survie ou de mort sont aussi des semences de vie, fût-ce pour autrui. Ils parlent, comme dit Benjamin, depuis " l'autorité du mourant " et forment bien, pour chacun, " cette figure dans laquelle le Juste se rencontre lui-même" 8. Mais que faire à présent de ces bouts de papiers presque effacés, de ces paroles éparses ? Les garder, non comme trésors immuables, mais comme semences pour le présent, pour le futur.

Dans l'avion qui me ramenait de Varsovie, après ces trois jours de découvertes et de sens constamment en éveil, j'ai senti tout à coup un poids sur le cœur. J'ai essayé de continuer ma lecture du livre de Samuel Kassow. J'ai repensé à ce jeune généalogiste de l'Institut historique juif qui m'a appris sur mes propres " papiers jaunis " plus que je n'en savais jusque-là. Des larmes sont remontées. Je me suis dit, alors, qu'il fallait impérativement les faire redescendre au miroir de la page blanche, et commencer d'écrire quelque chose. Pour que lamentation enseigne, nous soulève.

Georges Didi-Huberman / Éparses

Georges Didi-Huberman, Éparses, Éditions de Minuit 2020, pp.161,162,163,164,165.

1. Perec, 2. Didi-Huberman, 3. Novalis, 4. Kluge, 5. Cité par S. D. Kassow, 6. Benjamin, " Le conteur. Réflexions sur l'œuvre de Nicolas Leskov " (1936), trad. M. de Gandillac revue par P. Rush, W ou le souvenir d'enfance, Paris, Denoël, 1975 (réed. Paris, Gallimard, 1993), p. 215.
Écorces, Paris, Les Éditions de Minuit, 2011, p.71.
Semences, trad. O. Schefer, Paris, Éditions Allia, 2004, p. 161. J. Derrida, La Dissémination, Paris, Éditions du Seuil, 1972, p. 338. Chronique des sentiments, II. Inquiétance du temps, trad. dirigée par V. Pauval, Paris, P.O.L, 2018, p.9. Qui écrira notre histoire ? cit., p.9 (trad. légèrement modifiée). Œuvres, II, Paris, Gallimard, 2000, p.115.
8. Ibid., p. 130 et 151.

Georges Didi-Huberman / Éparses

Photo © Edouard Caupeil-Pasco


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