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Pierre Dhainaut / Préface à la neige ( Lecture de Sylvie Fabre G. )

Publié le 01 avril 2022 par Angèle Paoli

Pierre Dhainaut, Préface à la neige
Peintures de Fabrice Rebeyrolle
Éditions L'herbe qui tremble 2022
Lecture de Sylvie Fabre G.

Pierre Dhainaut / Préface à la neige ( Lecture de Sylvie Fabre G. )

Et avec eux le monde advient Pour Pierre Dhainaut et Fabrice Rebeyrolle

C'est à travers une pensée méditative sur le poème et l'aura que le mot lui délivre mais aussi dans une mise en résonance avec les arbres peints par Fabrice Rebeyrolle que nous rencontrons le monde, l'autre et soi dans le dernier recueil de Pierre Dhainaut - Préface à la neige - publié ce printemps 2022 aux éditions l'Herbe qui tremble. Comme dans ses autres recueils récents, le poète, qui a connu l'angoisse de la maladie et du confinement, les interrogations qu'elles ont levées en lui, poursuit sa quête sur ce qu'est la poésie en son lien indestructible avec la vie. La sienne, dans sa grande tenue formelle, sa lucidité et les passerelles qu'elle jette, nous fait aussi toucher, une fois encore, la sourde intensité d'une langue aux pouvoirs de clarté et de métamorphoses. La peinture de Fabrice Rebeyrolle, toute de matérialité et d'élan, en noir et blanc comme la terre en hiver, la magnifie dans l'accompagnement.

" Un grand corps vient au monde et avec lui le monde advient ", écrit l'auteur à propos de l'arbre dont le peintre décline les verticalités changeantes, et " ce grand corps " est aussi celui du poème. Car l'arbre-poème est construit en trois grandes parties, auxquelles s'ajoute un texte dédié à la peinture de l'artiste. La première, Préface à la neige, donne son titre au recueil. Ses textes écrits en vers libres épousent au plus près le travail d'élucidation que tente l'auteur en revenant à la source du langage et de l'écriture. Comme le peintre fait surgir de sa vision de l'arbre un dénuement, lui met en lumière la charge émotionnelle et mentale des mots en nous. Ainsi le mot " neige " dont il nous révèle l'aimantation puisque, confie-t-il, il est de ceux qui suscitent " inlassablement " l'écriture :

" La neige autrefois, la nuit des enfants,
jamais ils n'y entraient d'un coup,
ils s'initiaient au silence [...]
Quand ils fermaient les yeux, ils pressentaient
quelle serait leur récompense, la neige,
le nom que la nuit porte à l'aube. "
Cette aube est celle du premier matin du monde que l'enfance, âge si cher à Pierre Dhainaut, nous offre. Elle est origine de l'émerveillement et de la transmutation. Car la révélation de la beauté du réel, de sa bonté est une rencontre et une ouverture : " on a mal de ne pas aimer ", murmure-t-il, et la poésie s'en nourrit pour nommer et réinventer la vie. Chez le peintre et le poète, l'aura du mot ou de la forme rayonne en nous et dilate la mémoire et les sens. Elle crée les ramifications d'images et fait fleurir des syllabes pour la lumière, sans pour autant oublier les ombres. Le poète qui égrène " poussière ", " sable ", " cendre " est le même qui évoque " airelle ", " horizon ", " or " - autant de mots-échos qui déterminent l'écriture et démultiplient l'expérience d'être. Pierre Dhainaut et Fabrice Rebeyrolle, chacun à leur manière, suggère ici l'entièreté de notre rapport au monde, désir conjugué à angoisse, vie entrelacée de mort. En évoquant toutes les empreintes gravées en nous par la douleur des inaccomplis, en rappelant toutes les traces de la joie, Pierre Dhainaut nomme " l'infiniment fugitif " d'un bonheur mais aussi l'éternel caché sous l'éphémère.
Le poème et la peinture en sont les éclats :

" le remerciement du nom " neige "
en flocons comme en signes, ce sera tout le jour
le jour d'après ".

Comment qualifier autrement que poème ou peinture " ce lieu où sans cesse nous passons " ? Et comment l'habiter autrement qu'en veilleur dans la nuit ?

La poésie de Pierre Dhainaut vient " du cœur " autant que de la langue, des sens autant que du sens, de la mémoire autant que de l'instant. Elle est une quête menée dans un va-et-vient incessant entre "l'horizon sonore " de son chant et la vie où " nous avons tout à comprendre ". Jamais abstraite, elle est un pays pour l'approche, un titre aussi emprunté à un poème de la première partie du livre. Approche de la vie dans son mystère, approche de la parole interminable qu'ont tissée avant lui les autres poètes dont lui endosse l'héritage, en prenant " le témoin " pour poursuivre le miracle d'une avancée. Mais " Sous un ciel de traîne/ toujours neuf " où ne manquent ni les coups ni les cris ni les larmes, comme le peintre et comme chacun de nous dans le labyrinthe, il bute sur le sombre et " traque une issue ". Cherchant l'autre rivage, il hisse la voile de la langue pour trouver la voix qui prend en charge la blessure, les ratures et les ruines. Sa tâche demande donc la prise de risque du navigateur qui espère le port d'une transcendance. Ainsi toute l'avant-dernière partie en courtes proses, intitulée Des ports, des poèmes, se lit comme un voyage intérieur, traversée sensible et méditative de sa pratique d'écriture. Pierre Dhainaut, en écrivain ou dans la posture du destinataire et du lecteur, mais aussi en compagnon de route de Fabrice Rebeyrolle, tente d'y mieux cerner la singularité de cette entreprise fragile : vivre le oui, malgré les incertitudes et l'obscur du temps.

" Nous n'ajoutons rien à un poème : nous le ferions, nous montrerions que nous sommes étrangers à ce qui l'anime, l'air libre, l'espace libre, les mots sans servitude ". Chemin de connaissance et de liberté, la poésie, comme la peinture, n'est nulle part ailleurs que en un dehors-dedans qui nous accorde toute la brûlure d'êtres en vie et parlant. Alliance de la parole et du silence, du secret et du dévoilement, elle est Neige sur la neige ainsi que le suggère le titre de la dernière partie.

Dans ce livre aux touches de couleur et aux mots-vers aussi légers que les ailes de l'oiseau dans le vide du ciel, l'arbre du peintre s'est métamorphosé, il est devenu blanc à l'instant où l'encre du poète est " devenue bleue " :

" Il neige
sans
mesure
dans un livre
grand
ouvert. "
Alors sans doute est-il temps de sentir la vérité du dénuement que nous accordent les peintures et le poème, en leur seuil comme en leur fin, et de ne plus rien alourdir. Baignés dans l'aura des mots et des couleurs, nous leur sommes reliés. L'arbre-poème a pris ses racines en nous, et en nous tombe à jamais sa neige. Il semble à regarder la toile à écouter le poème que " leur levée de lumière " nous appartienne dans l'éternel présent du " livre/ grand/ouvert ".

Pierre Dhainaut / Préface à la neige ( Lecture de Sylvie Fabre G. )


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