
Cette semaine, découvrez la nouvelle d'Anne Ahis.
Parce que c’est lui, parce que c’est elle
Il attend. Il attend depuis plusieurs heures déjà, mais il n’est pas pressé. Il préfère ne prendre aucun risque. Il aurait pu se rendre dans un endroit plus fréquenté, dans un parc, par exemple, et parvenir bien plus rapidement à ses fins, mais à quoi bon s’exposer aux regards inquisiteurs. Il attend. Il prendra le temps qu’il faudra, quoi qu’il advienne.
Les minutes passent. Les heures passent. Puis elle arrive. Il ne l’a pas sélectionnée parmi d’autres. C’est sa faute. A elle. Elle a choisi ce moment pour passer devant lui. Le bon moment, pour lui. Le mauvais moment, pour elle. L’espace d’une seconde, par un concours de circonstances que seul le destin peut expliquer, elle va passer devant lui, au moment précis où il va mettre son plan à exécution.
Parce que c’est lui, parce que c’est elle.
Le hasard. Le destin. La volonté de Dieu. Ou du Diable. Qu’importe. Ce sera elle, parce qu’il l’a décidé ainsi. Et parce qu’elle est passée à l’instant fatidique.
Il la trouve mignonne. Tant mieux. Ce n’est pas nécessaire, pas même utile, mais il en éprouve une joie supplémentaire. Elle semble jeune encore. Un certain dynamisme ressort de sa façon de se mouvoir. Tout est clair en elle, même le regard. Surtout le regard. Sa démarche féline ajoute un charme supplémentaire. Elle fera parfaitement l’affaire.
Il sent l’excitation grandir en lui. Sans doute n’a-t-il jamais connu un tel sentiment de plénitude. Un tel engouement. Cette sensation qu’il va enfin faire ce pour quoi il est né. Créer son propre bonheur. Le façonner. Le sculpter.
C’est l’instant T, la minute M. Elle passe enfin à sa portée.
En une fraction de seconde, il l’attrape, la happe, la ligote et l’installe à l’arrière de son véhicule. Elle a déjà compris. Elle hurle et se débat. Elle crie et griffe. Elle tente même de mordre. En vain. Il a tout prévu. Elle ne pourra s’échapper. Elle ne pourra pas échapper à son destin. Elle est perdue. Résignée, elle se roule en boule, se fait toute petite. Espérant qu’il l’oublie, peut-être. Ou qu’il change d’avis. Un espoir superflu.
A peine rentré, il met immédiatement un terme à son existence. Il a un dessein précis. La faire souffrir est inutile. Lui faire peur est inutile. Il n’est pas de ce genre là. Autant en finir. C’est rapide. C’est net. C’est radical. Les cris, qui avaient repris de plus belle, cessent enfin. A tout jamais. Elle n’est plus qu’un amas de chairs encore tièdes. Elle semble presqu’endormie, si ce n’est cette lueur de terreur qui habite encore ses doux yeux restés ouverts.
Il met ensuite son grand tablier et prend son couteau. Il l’a aiguisé hier déjà. Il la découpe scrupuleusement, jette l’inutile dans un sac poubelle. Garde les plus beaux morceaux. Son excitation est à son comble. Mais elle ne trouble pas sa concentration.
Il dépose les morceaux dans une poêle déjà grésillante d’huile d’olive. Ajoute quelques épices. Sel. Poivre. Les morceaux mettent du temps à cuire. Il est un tantinet exaspéré. Il s’impatiente. L’heure passe et il doit en finir avant ce soir.
Une fois la préparation bien dorée, dans un plat Pyrex, il entasse précautionneusement des couches régulières : pâte, béchamel confectionnée la veille, préparation de viande, pâte, béchamel, viande, et ainsi de suite. Enfin, il saupoudre le tout d’emmenthal râpé et dépose le plat dans son four préchauffé à 220 degrés.
Quarante-trois minutes plus tard, sa lasagne est dorée à souhait. Son parfum embaume la pièce. Il s’en emplit les narines, pour que ce moment reste à jamais gravé dans sa mémoire.
Il dépose la lasagne sur son plan de travail. Il la laisse refroidir suffisamment.
L’enveloppe est déjà prête. Une grosse enveloppe matelassée. L’adresse est écrite en lettres capitales. Plusieurs timbres, encore en francs belges, ont été collés harmonieusement au-dessus du paquet. Il y a ajouté un autocollant « prior », histoire d’accélérer l’envoi. Il faut qu’il arrive demain, impérativement. Demain.
Il enfourne sa préparation refroidie dans l’enveloppe, bien emballée et rendue étanche par plusieurs couches de film plastique.
Il met ensuite son manteau et se dirige vers la Poste. La grande boîte rouge l’attend, gueule béante. Dernière levée à 19h. Il est 18h. Parfait. Tout est parfait. Rien n’a jamais été aussi parfait. « Elle recevra le colis dès demain, jeudi », songe-t-il, réjoui.
Il glisse son pli dans le trou postal. L’espace d’un bref instant, un passant curieux jette un coup d’œil sur l’enveloppe blanche, et lit l’adresse. Qu’il oublie instantanément.
Dès demain, son cadeau parviendra à sa destinataire. Il est heureux. Il n’a sans doute jamais été aussi heureux. Il sait qu’elle aime les lasagnes. Il sait qu’elle va aimer cette lasagne, qu’il lui a confectionnée avec tant d’amour.
Il le sait depuis qu’il l’observe, jour après jour, depuis la grande fenêtre de son appartement, évoluer dans son minuscule studio joliment meublé. Il sait ce qu’elle fait, ce qu’elle aime, ce qu’elle lit, ce qu’elle regarde à la télévision. Il sait aussi à quelle heure elle se lève, à quelle heure elle se couche. Il sait qu’elle coordonne toujours ses sous-vêtements. Il sait qu’elle arrose son orchidée chaque samedi. Il sait surtout qu’elle aime les lasagnes et qu’elle en mange chaque jeudi. Systématiquement. Jeudi, c’est jour de lasagnes. Il sait tant de choses sur elle qu’il s’est persuadé de partager son existence. Et il s’est convaincu, dans son esprit perturbé, que si elle aime sa lasagne, elle l’aimera, lui.
Il ne lui reste qu’à attendre demain. Demain, c’est jeudi. Elle recevra la lasagne, ainsi que son numéro de téléphone, qu’il a glissé dans son colis. Et elle le contactera. Il la verra l’appeler, de sa fenêtre. Et elle l’aimera, car elle aimera sa lasagne. Et enfin, ils seront deux. Ensemble pour toujours. Parce que c’est lui, parce que c’est elle.
Il rentre chez lui d’un pas léger et sautillant. Il chantonne, même. Il virevolte sur le trottoir, songeant à la journée de demain, qui va changer sa vie. Toute sa vie.
Puis, un bref instant, il s’interrompt, songeur. Il réfléchit quelques secondes, puis conclut, d’une moue légèrement boudeuse « pour ma prochaine lasagne, j’attraperai un rat… Une chatte c’est bien trop long à cuire ».
Il reprend ensuite son chemin, et rentre chez lui.
Attendre demain.
