Magazine Talents
Nouveauté : autre extrait de Petite Lady
Publié le 16 août 2008 par Plume
La tempête faisait rage. Transformant l’océan en une furie aussi noire et violente que les nuages au dessus. Et la frégate en un fétu de paille
oscillant dangereusement sur la crête des lames. Les éclairs déchiraient le ciel. Les coups de tonnerre, assourdissant, qui suivaient secouaient sans relâche les trois mâts nus et dégoulinant de
pluie. Le vent mugissant dans les voiles déchirées, sur le pont. Entrainant un roulis qui précipitait sans ménagement les passagers d’un côté et de l’autre du bastingage. Le navire perdu,
submergé par des trombes d’eau et les vagues de l’océan, craquait de toute part, comme s’il allait se disloquer.
Cramponné à la barre, Ishvar crut apercevoir à travers la violence des éléments déchainés une tâche sombre droit devant. Il protégea ses yeux du
vent et scruta avec attention cette tâche uniforme, le cœur battant. Au même instant un éclair zébra le ciel, éclairant les lieux comme en plein jour …
« Terre ! Terre ! »
Martin Lorient le rejoignit aussitôt. Ishvar tendit le doigt, à moitié aveuglé par les rafales de pluie.
« Terre, commandant ! »
Martin vit alors les côtes accidentées. Il fronça les sourcils, inquiet de l’allure à laquelle elles semblaient se rapprocher d’eux … Les deux
sœurs, alertées par les cris du jeune hindou, s’entraidaient courageusement pour parvenir jusqu’à eux. Martin attrapa la main d’Eden et l’attira contre lui, tandis que Tess s’agrippait au
gouvernail, la main en paravent pour mieux voir.
Un autre éclair illumina à nouveau les côtes.
« Nous sommes sauvés !
-
J’ai bien peur que non, Tess ! Répondit Martin en blêmissant.
-
Pourquoi ? Que … ? »
Tess pâlit à son tour.
« Nous approchons trop vite ! Hurla Martin. Nous allons droit sur les rochers ! Mon Dieu ! Ishvar ! Redressez le
navire ! Nous fonçons sur un écueil !
-
Je ne peux pas ! lui fit écho la voix suraigüe de l’hindou. Attention ! Nous … »
Les mots se perdirent dans le fracas épouvantable qui ébranla toute la frégate quand elle heurta de plein fouet le gigantesque rocher dressé
comme un i face à elle.
Tess lâcha prise et fut précipitée contre la balustrade où elle se retint avec une remarquable présence d’esprit pour ne pas basculer par-dessus
bord. Ishvar, cramponné à la barre, parvint à ne pas tomber et Martin, protégeant Eden de tout son corps, s’était retenu à temps aux cordages pour ne pas être soulevé par le choc.
Le navire ballota un court instant de droite à gauche, s’immobilisa … puis il commença à s’incliner par l’avant, le flan droit déchiré en un
trou béant où l’eau s’engouffrait abondamment.
Tess, après un moment de complète hébétude, se redressa péniblement et leva les yeux avec terreur. Ishvar lui tendait la main. Elle l’attrapa
aussitôt, au bord des larmes. Tremblant, il la serra dans ses bras…
« Nous sommes perdus ! Bredouilla-t-il en s’agenouillant avec elle auprès d’Eden et de Martin. La Frégate coule …
-
Il faut quitter le bord ! S’écria Martin, montrant un sang froid qui rassura les deux sœurs tétanisées par la peur. C’est notre seule chance ! Faites tous comme moi ! »
Il saisit la corde suspendue au gouvernail, l’attacha autour de lui, en entoura la taille d’Eden, Ishvar la mit à son tour et voulut la passer
autour de celle de Tess … Mais elle sauta sur ses pieds, horrifiée par la pensée qui lui traversa l’esprit au même instant :
« Les pirates ! Ils sont dans la cale ! On ne peut pas les abandonner !
-
C’est trop tard ! Nous ne pouvons plus rien pour eux ! » Cria Martin en tentant de la saisir.
Mais Tess échappa à son geste désespéré et s’élança sans plus réfléchir vers la trappe ouverte au milieu du pont :
« Non ! Non ! Nous ne pouvons pas les laisser mourir comme ça !
-
Tess ! Revenez ! Mais vous êtes complètement folle !
-
Tessie ! » Hurla Eden, hystérique, en se débattant pour tenter d’échapper à l’étreinte du jeune commandant.
Peine perdue. Elle disparaissait dans les profondeurs sûrement noyées du bateau en perdition. Ishvar se détacha aussitôt et bondit à sa
poursuite. L’inclinaison du navire lui fit illico perdre l’équilibre et il se mit à rouler le long du pont … Mais il eut la présence d’esprit d’attraper le coin de la trappe, stoppant net sa
chute. Luttant contre la violence du vent et de la pluie, il se laissa glisser à l’intérieur.
Tess trébucha dans la pénombre sur les barreaux détrempés de l’échelle et fonça tête baissée dans la porte vermoulue qui s’ouvrit avec fracas
sur la noirceur malodorante de la cale inondée. Elle retint une exclamation d’effroi et parvint à s’agripper à la poignet. Les pirates, qui avaient de l’eau jusqu’à la poitrine, secouaient les
grilles en hurlant de frayeur. Quand ils aperçurent l’adolescente aux longues boucles noires, ils se figèrent … Percy Le borgne passa la main à travers les barreaux et l’implora :
« S’il vous plait, la clef … »
Paniquée, Tess la chercha des yeux, à droite à gauche …
« Derrière vous, Miss ! »
Elle la vit enfin, suspendue au mur craquelé, s’en empara et la lança adroitement au capitaine Le borgne.
« Essayez de vous sauver ! Et que Dieu vous protège ! »
Elle se détourna. L’espace d’une courte seconde, leur regards se croisèrent … Tess sourit brièvement. Puis elle disparut péniblement dans les
escaliers exigus qui remontaient sur le pont. Percy cherchait fébrilement le trou de la serrure dans l’eau sombre, tout en songeant, vaguement ému, l’œil encore plein de l’image de la belle
adolescente brune. Dieu te bénisse, petite Lady, tu as vraiment le cœur d’une reine !
