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Jardin des Tuileries : modèle historique, modèle économique

Publié le 12 mars 2012 par Memoiredeurope @echternach

On connaît tous letravail d’André Le Nôtre à Versailles. Il est non seulement l’objet de laconsidération des paysagistes, de celle des visiteurs venus du monde entier quise pressent toujours aussi nombreux dans ce jardin des plaisirs de la cour deFrance devenu un modèle pour toutes les cours d’Europe. Mais on a oubliéque le plus ancien jardin à la française de Paris est celui des Tuileries liéau Palais royal et impérial du même nom.
Classé comme Monument Historique ilfait partie intégrante des objets architecturaux et paysagers classés sur laListe du Patrimoine mondial au titre des berges de la Seine. On a sans douteoublié également, en raison de l’attrait de Versailles, qu’il est l’œuvre dumême André Le Nôtre qui eut à transformer l’aménagement que Catherine de Médicis avait commandé à son grand-père comme jardin à l’italienne, celava de soi. Il comprenait une ces grottes affectionnées par les architectes dela Renaissance italienne qui fut ici créée à Bernard Palissy. On ne sera passurpris si les deux commanditaires, Colbert et Louis XIV ont fait appel commeon dit aujourd’hui à un « très grand », enlevé des entreprises deFouquet et apprécié par un Roi jaloux, pour le chef d’œuvre qu’il avait réaliséà Vaux-le-Vicomte, un autre jalon essentiel de l’histoire de l’architecturepaysagère.  
Jardin des Tuileries : modèle historique, modèle économique
Ouvert à ses deuxextrémités sur les espaces du Louvre et de la place de la Concorde, avec une visionéchappée sur l’avenue des Champs Elysées et bordé par la Rue de Rivoli et lequai des Tuileries, il constitue un havre de paix entre deux circulationsintenses de voitures et accueille une partie de l’année ceux qui cherchent lecalme et pour les mois d’été une foule qui vient y chercher des attractions etune Grande Roue. Il reste au moins un plan général d’origine : dans l'axedu palais disparu une allée centrale est délimitée, à l'est par un bassin rond, àl'ouest par un bassin octogonal avec la terrasse du Bord de l'eau le long duQuai des Tuileries et la terrasse des Feuillants le long de la future rue deRivoli. Deux terrasses ont été installées le long de la future place de laConcorde ainsi que deux rampes en courbe permettant d'y accéder.
Jardin des Tuileries : modèle historique, modèle économique
C’est àNapoléon III que l’on doit les deux bâtiments qui ont enfin trouvé aujourd’huiune destination muséale réussie : la galerie nationale du jeu de Paume quiaccueille la photographie contemporaine et l’Orangerie qui accueillit lesmerveilleux Nymphéas de Claude Monet et la collection Jean Walter et PaulGuillaume, mais dont l’état français, pris par l’ouverture d’autres muséesprestigieux comme Orsay ou d’un Centre d’art comme le Centre Pompidou, avaitlaissé s’étioler les salles - pour utiliser un euphémisme. Les travaux qui sesont étendus sur la période 2000-2006 ont permis de redonner leur splendeur auxNymphéas et de recréer un lien avec Giverny, tandis que l’on rend enfin justiceà la collection des deux galeristes visionnaires. On y entendra beaucoup cetteannée la musique de Debussy dont on fête cette année le 150eanniversaire de la naissance.
Jardin des Tuileries : modèle historique, modèle économique
Le jardin a traverséquelques événements marquants. Dans l’ordre d’apparition historique : en1783 on y admire le premier vol humain - enfin le terme d’ascension serait plusadapté - dans un ballon à gaz, mais quelques années plus tard la Révolutionfrançaise suivant son cours, le jardin connaît la prise des Tuileries le 10août 1792 et la cérémonie de l’Être suprême le 8 juin 1794. Le corps deJean-Jacques Rousseau y fit étape la même année avant d’être accueilli auPanthéon. On y a même organisé les épreuves d’escrime des Jeux Olympiques de 1900,tandis que durant l’occupation allemande de la Seconde Guerre Mondiale on ycréa un jardin potager. Les combats de la libération de Paris y firent de nombreuxmorts qui sont aujourd’hui signalés par des plaques commémoratives. Aux sculpturesd’Antoine Coysevox du début du XVIIIe siècle sont venues s’adjoindre récemment desgrands noms de la sculpture moderne et contemporaine : Auguste Rodin etAristide Maillol ont été rejoints par Henry Moore, Etienne Martin et JeanDubuffet et quelques expositions temporaires comme celle d’Igor Mitoraj.
Jardin des Tuileries : modèle historique, modèle économique
Je me permets d’yajouter une note personnelle pour évoquer la première visite dont je mesouvienne. C’était au tout début des années cinquante. Mon père avait apportéle magnifique voilier qu’il avait construit ou acheté, je ne sais plus. Nousdescendions du XXe arrondissement, ce qui constituait un long voyage. Las, levent amena le dit voilier vers le milieu du bassin où il risquait de sombrer. J’aibeaucoup pleuré. Nous sommes alors parti à la recherche d’une corde ou d’uneficelle pour tenter un sauvetage aventureux. Mon père ne se serait certainementjamais résolu à retrousser ses pantalonspour plonger dans le bassin. A notre plus grand soulagement, le bateau étaitrevenu nous attendre bien sagement au bord. Je ne sais pas si mon intérêt pourles jardins est de ce fait ancré dans l’enfance des Tuileries, redoublé du faitque j’ai habité quatre années près des Buttes Chaumont. Mais il se complète d’unegrande méfiance pour les croisières de plaisance en mer. Bref c’est un tendre souvenir,mais je me demande encore si le bateau est rangé quelque part dans une malle.
Voilà un bien longdétour pour en venir à la raison de ce parcours historique. Il s’agissait pour moi aupoint de départ d’évoquer un modèle économique de la culture que le journal Le Monde a mis en ligne hier sous forme d’une animation humoristique de LeonardCohen sous le titre : «La parabole des Tuileries ou pourquoil'économie de la culture a ses propres règles.»  J’y ai retrouvé monbateau tant adoré et apprécié comment il y est démontré de manière simple lesraisons pour lesquelles l’investissement culturel ne répond pas aux modèleséconomiques courants et pourquoi l’investissement public est rentable et se caractérisepar un effet multiplicateur. J’espère que le lien n’est pas seulement réservéaux abonnés ! Je devrais même envoyer cepetit film à quelques experts du tourisme culturel guidés en permanence par la recherchedu profit maximum et par le libéralisme extensif.
Souvenirs,souvenirs d’une tuilerie devenue jardin grâce à une reine italienne…
Jardin des Tuileries : modèle historique, modèle économique
Patrick Modiano y consacre une page de son Ephéméride,parcours parisien de 2001 crevant la pellicule du temps : «Mystèrede la cour du Louvre, des deux squares du Carrousel et des jardins desTuileries où je passe de longs après-midi avec mon frère. Pierre noire etfeuillages, des marronniers, sous le soleil. Le théâtre de verdure. La montagnede feuilles mortes contre le mur de soubassement de la terrasse, au-dessous duMusée du Jeu de paume. Nous avions numéroté les allées. Le bassin vide. Lastatue de Caïn et d’Abel dans l’un des squares disparus du Carrousel. Et lastatue de La Fayette dans l’autre square. Le lion en bronze des jardins duCarrousel. La balance verte contre le mur de la terrasse du bord de l’eau. Lesfaïences et la fraîcheur du « lavatory » sous la terrasse des Feuillants. Lesjardiniers. Le bourdonnement du moteur de la tondeuse à gazon, un matin desoleil, sur une pelouse, près du bassin. L’horloge aux aiguilles immobiles ducôté de la porte sud du Palais. Et la marque au fer rouge sur l’épaule deMilady. »
Et Raymond Queneauy dédie un poème à l’humour dévastateur :
LE PETIT PEUPLE DESSTATUES
Le petit peuple desstatues
du jardin desTuileries
est un petit peuplede nudistes
ces messieurs etces dames
se mettentvolontiers à poil
bien qu’il y ait làdes enfants
et des touristes àl’âme pure
et les pigeonschient dessus
sur le petit peupledes statues.
Raymond QueneauCourir les rues 1967

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