Notes sur les « libres méditations d’un prisonnier encombrant »…Lorsque j’ai appris, le 17 novembre 2024, l’arrestation subite de Boualem Sansal à l’aéroport d’Alger, j’ai sursauté et me suis immédiatement exclamé en mon for perso : ah le mariole, sacré Boualem qui va se jeter dans la gueule du loup, oh le dingo ! Et c’est exactement la même prévention qui aura animé son ami « l’homme opéra » Jean-Paul Scarpitta quand, apprenant son départ pour leur pays de commune origine, il s’était exclamé « Ne pars pas, Boualem s’il te plaît, reste ! », et le même sursaut d’inquiétude avait été la réaction de sa chère Naziah, alors à l'hôpital , qui l’avait regardé comme si elle allait le perdre.Et lui de se le rappeler dans les premières pages de La Légende : « J’étais entouré de voyants qui voyaient tout sans pouvoir dire quoi. Moi je ne voyais rien, je n’entendais rien et j’appelais cela, tranquillement : bêtise et superstition »…Or sa propre bêtise et sa conviction de planer au-dessus des superstitions et autres évidences prévisibles , se trouvaient pour ainsi dire pointées en toutes lettres dans l’exergue du dernier livre de son ami Kamel Daoud, autre sale tronche d’Algérien, intitulé Houris et gratifié le même mois du Prix Goncourt.À l’Article 46 de la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale », celles et ceux qui ont des yeux pour voir auront bel et bien lu : « Est puni d’une emprisonnement de trois à cinq ans (…) quiconque qui, par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale, pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l’Etat, nuire à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servie, ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international ».Or, avant que la nuisance intrinsèque du roman de Kamel Daoud qui remet gravement en question la prétendue « réconciliation nationale » aboutisse , en avril 2026, à la condamnation prévisible de l’auteur (trois ans de prison et une amende salée), le susnommé Boualem Sansal avait accumulé lui aussi les motifs d’être poursuivi et condamné au fil de la publication d’une douzaine de romans au contenu potentiellement « explosif », comme on dit, et constituant (accessoirement il est vrai ) autant d’atteintes graves à l’image de l’ « Algérie nouvelle » du président Tebboune.Curieusement, cependant, les accusations dudit président, qui semble en avoir fait son cheval de bataille attitré, ne portent pas sur les livres parus, qu’il n’a évidemment pas lus, mais sur quelques détails géopolitiques (une affaire de frontières entre le Maroc et l'Algérie) évoqué par l'écrivain et suffisant à faire de Boualem un traître à la patrie et un potentiel terroriste...Dans la foulée , taxant imprudemment l’écrivain de bâtard et de scribouillard de troisième ordre, le Président aura joué son rôle de philistin obscurantiste qui aura bel et bien terni et même sali l’image de l’Algérie plus gravement que ses critiques occasionnels. Mais la Légende est ailleurs…Avant la Légende : une œuvreEn 2024, Boualem Sansal avait à son actif une œuvre largement reconnue, que les éditions Grasset, faute professionnelle notoire, ne mentionnent pas dans la première version parue de La Légende !Du même auteur ? Connaît pas ! Incroyable omission s’agissant d’une quinzaine de romans et d’essais publiés (chez Gallimard pour la plupart) par l’écrivain depuis Le Serment des barbares, immédiatement salué par une double récompense. Et la suite des publications serait louée pour leur valeur critique et poétique, et gratifiée de prix très prestigieux, à savoir le Prix des libraires allemands au rayonnement européen, le Grand prix du roman de l’Académie française, en 2015, pour sa grande dystopie orwellienne intitulée 2084 : La fin du monde (vendu à plus de 400.000 exemplaires), le Prix du monde arabe pour Rue Darwin, trois prix français et belges pour Le village de l’Allemand rappelant les accointances du nazisme et de l’islamisme radical, le Prix Méditerranée pour Abraham et la cinquième alliance, et le Prix mondial Cino Del Duca en 2055, notamment...Bref, l’écrivain taxé d’« imposteur » par le Président Tebboune faisait figure de « légende» avant sa promotion mondiale au titre de « prisonnier encombrant » plus ou moins comparable avec ces empêcheurs de penser en rond non moins légendaires que furent le Russe Soljenitysne, l’Anglo-indien Salman Rushdie ou le Tchèque Vaclav Havel.Or nous verrons, dans La légende, que le sens donné par Boualem Sansal à ce mot est éminemment polysémique, désignant à la fois un individu et un comité de solidarité partageant les mêmes valeurs, un état d’esprit et une façon de vivre…Le combat d'un ardent non violent« Je suis un révélateur d’occasion, écrit Boualem Sansal, un gaffeur impénitent, utile ou inutile, c’est selon, parfois guérisseur, qui a pris sur lui de dire les choses comme elles sont par elles-mêmes, celles que les gens taisent avec soin ou présentent comme devant, d’évidence, être dites par d’autres ».Céline (l’horrible Céline, antisémite et tout le tralala, n’est-ce pas) disait qu’un véritable écrivain met sa peau sur la table, et c’est exactement ce qu’aura fait Boualem Sansal dès Le serment des barbares, après avoir vu et vécu beaucoup, notamment au top de la hiérarchie bureaucratique algérienne dont il a défié les pratiques et silences. Alors qu’on lui demande d’évaluer, en spécialistes de la finance, les réussites économiques des pays voisins du sien, le haut fonctionnaire a le culot de répondre : Israël. Parce que c’est vrai. Et d’autres « fautes »lui vaudront d’être sacqué puis, sous l’influence de son ami Rachid Mimouni – autre dissident avéré et menacé - , de parler de l’Algérie en écrivain, à partir de son vécu personnel. Il a vécu lui-même des scènes tragiques des années terribles de la guerre civile : il va le raconter...« Pendant longtemps, j’ai cru que le rôle que je m’étais assigné était de dénoncer, avec justesse si possible, d’expliquer avec toute la clarté ce pays étrange et renfrogné, sectaire à mourir, qu’est l’Algérie officielle qui se croit investie par la Religion vraie, par l’Histoire sanctifiée, par la Révoltion suprême et par dix autres Commandements authentiques, les Saints Hadiths, et qu’on attendait que je sois un dénonciateur complet, à la fois politicien, stratège, jounaliste, historien, bref un être mondain, mais je ne suis rien de cela…Révélateur, Sansal l’a été de multiples façons, par sa quête de vérité dans ses essais, combien percutants et courageux, et dans la masse vivante de la réalité par le roman, avec une empathie et une truculence verbale qui rompait avec la rhétorique des idéologues, en brassant à la fois les thèmes de la condition des femmes et de la fausse réconciliation, de la montée de l’islamisme radical et de sa percée en France, de la coercition d’Etat et des multiples cercles d’une prison à la fois bien réelle (Koléa où il se retrouve avec ses plus de 6000 détenus et sa trentaine de nationalités) et non moins présente dans les esprits - avec ses « matons » de toute espèce...« Ce que je voyais en prison valait pour le pays », écrit Boualem Sansal dans la suite des observations très incarnées ( de multiples esquisses mémorables) qu’il développe après son incarcération. « L’Algérie aussi est faite de clôtures embôitées. Il y a la prison politique : le régime ses services, ses menaces, son arbitraire. Puis la prison du quartier : le regard des frères et des soeurs, la peur d’etre montré dudoigt, l’obligation de se conformer. Puis la prison religiuse, un système de conditionnement, de surveillance des apparences, de dscipline des conscience et de châtiments corporels. Puis la prison de l’histoire officielle, récit fermé, héroïque, sans nuances, intouchable , qu’il faut citer sans en chercher le sens».Mais la Légende se fera malgré ou contre tout ça : dans la mémoire souvent invoquée d’un Albert Camus, combien dénigré de son vivant, et par la présence de Naziha…Boualem Sansal parle certes de l’Algérie dans La Légende, mais ses constats le ramènent aussi à nous: « Il n’y a pas que les Etats pour tenter de faire taire un écrivain. Les régimes changent. Les orthodoxies demeurent. Albert Camus n’a pas connu la prison d'un pouvoir autoritaire. Il a connu autre chose : l’isolement,la mise au ban, ls suspicion morale. Dans le microcosme intellectuel dominé par Jean-Pal Sartre et par une gauche fascinée par les révolutions lointaines, Camus devint l’homme à contester. On ne l’emprisonna pas, On tenta de le disqualifier. Il paya son refus des absolus. Il paya son attachement à une mesure que l’époque jugeait tiède. Il paya surtout son refus de sacrifier l’homme concret aux abstractions idéologiques. On peut réduire un écrivain au silence par l’ostracisme, par le soupçon, par l’intimidation symbolique. Aujourdhui encore, il n'y a pas que les Etats pour brimer une parole. Il existe des trubunaux d'opinion. Des coalitions morales. Des orthodoxies impatientes. La lberté d’expression ne se heurte pas seulement aux prisons. Elle se heurte aux meutes »...Nous y voilà ! À peine parue, La Légende est en butte à la meute. Médias médiocres et réseaux sonnent la charge des hyènes hideuses.« Boualem Sansal a-t-il réussi son lancement ? », se demandait L’Express peu après la parution de La Légende, renonçant à parler de son contenu (il eût fallu se taper cette lecture, non mais…) pour s’en tenir au résultat immédiat des ventes (à peine 17.000 après une semaine, tu te rends compte coco) et préfigurant une Schadenfreude partagée ensuite par divers médias : Sansal le tocard a raté son coup, et « ça » se croit écrivain, entre autres milliers d’injures plus frustes sur les réseaux, où la haine la plus abjecte se donnait libre cours. Quand Naziah tient bon…
« Ma philosophie est d’être en toutes circonstances inébranlable, imperturbable, imbattable, au-dessus de la contingence et loin de la mêlée », écrit crânement Boualem après son transfert d’une ergastule de Koléa à la Maison carrée de sinistre mémoire (sa guillotine n’a chômé ni pendant la guerre d’Algérie ni après l’Indépendance), mais son année d’incarcération, tous les mardis, lui vaudra de « tenir » autrement que par ces déclarations de fortiche : avec les visites de Naziah, dont une seule manquée lui vaudra le désarroi le plus total.Or la « réponse » de Boualem Sansal à la haine primaire de la meute, ou aux insinuations plus sournoise de certains «confrères », n’est pas dans l’argumentaire idéologico-politique, mais dans la compassion amicale (immédiate, avec ses codétenus) et l’amour de Naziah,sa seconde épouse « inébranlable « à sa façon et qu'ill fait parler en quelques pages d'un récit limpide et poignant : « J’ai appris qu’attendre n’est pas une passivité. C’est un travail exténuant », dit -elle ainsi, et ceci : « J’ai connu cette obligation de rester digne quand autour de soi tout est noir, effrayant, désespérant, indigne » et cela encore : « J’ai compris aussi que l’on ne retrouve pas intact celui qu’on aime quand la prison l’a habité »...On se doute évidemment que c’est Boualem qui fait parler Naziha, mais celle-ci existe tout au long du récit qui fait aussi parler les codétenus de leur compère surnommé « la légende », et qui a composé avec eux un poème collectif aussi dense et limpide que le récit de Naziah.Littérature que tout ça ? Absolument. Comme est « littérature » le récit dédoublé des suites du 12 novembre 2025 où ses gardiens lui accorderont une minute chrono pour rassembler ses petites affaires, dont un coupe-ongles qu’il a oublié de restituer après usage comme le stipule expressément le Règlement en son article 6523, etc.Détails absurdes que tout ça ? Absolument. Comme a été absurde ce séjour en Absurdistan carcéral, lequel rime évidemment avec l’Abistan du grand roman islamistophobe de Boualem Sansal, 2084 : la fin du monde. Or l’Histoire, comme l’a dit quelqu’un, n’est-elle pas faite que de « détails » ? Boualem Sansal, La Légende. Grasset, 2026, 250p.
