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De l'obligation de rimer

Publié le 23 septembre 2008 par Zoridae
Aujourd'hui j'ai appris à un chanteur à ne pas sourire.
"Efface-moi ce sourire, ai-je ordonné. Baisse le menton. Regarde fixement ce point là. Plante tes pieds dans le sol. Non, ne bats pas la mesure."
Il a chanté si bien que j'en ai eu la chair de poule.
"Ne t'en fais pas, ne t'en fais pas,
Oui, tu es bien plus beau que moi,
Tu n'as rien à craindre de moi,
L'important c'est que tu y croies !
Ne t'en fais pas, ne t'en fais,
Je n'irai pas plus loin que toi,
Je resterai toujours dans tes pas,
Je veillerai à ce que tu y croies"
Il a interprété les paroles qu'il avait écrites, dont certaines étaient un peu alambiquées, à la perfection. Sur certains couplets je lui jetais de nouvelles indications, il les engrangeait, ne s'en servait pas toujours. Il était mon instrument et j'étais sa canne blanche. En même temps je souffrais de ses manques, de ses doutes parce que je me contemplais, en l'observant, il y a dix ans, il y a quinze ans, timide, engoncée dans ma propre peau, gênée d'exister. Je lui ai dit :
"Ne t'excuse pas d'être là. Ne t'excuse pas de jouer. Ne t'excuse pas de chanter !"
Plus tard, je lui ai demandé son âge :
"Vingt-huit ans..."
Cela ne m'a rien évoqué de particulier et j'ai souri. Mais je me suis souvenue ensuite d'avoir eu en cours d'art lyrique une prof qui ne pensait qu'à cela : le monde, pour elle, se départageait entre les assez jeunes et les trop vieux. Elle investissait tout dans ses jeunes élèves de dix-huit ans, à la voix précoce. Elle raillait, pourtant, dans leur jeunesse, ce manque de finitude, qui l'exaspérait. Sans cesse, elle écrasait leurs quelques velléités d'indépendance et tentait d'insuffler à leur corps de poupées molles ses propres espoirs, voulait les voir réparer sa vie décevante et frustrante de chanteuse ratée. Les poupées s'animaient à peine, elles pleuraient souvent provoquant des élans d'affection de Blandine qui les écrasait alors contre son poitrail de matrone.
J'avais vingt-huit ans justement. Un jour que je lui exposais mon programme, elle m'a lancé :
"Non, tu ne peux plus jouer les jeunes filles en fleur toi. Il faut que tu chantes des rôles de femmes. De vraies femmes. Mûres.
- Mais, ai-je protesté, ce rôle* Lucia Popp l'a chanté jusqu'à l'âge de cinquante ans passé.
- Oui. Mais...
Elle m'a regardé de pied en cap.
- Elle avait une tête rigolote, elle !
Ce n'est pas pour cela que je suis rentrée, un peu triste, après mes leçons. Etienne avait manifesté une souplesse enthousiasmante, sa fraicheur me plaisait, ses airs de nounours étourdi et même ses paroles un peu de guingois à cause de l'obligation de rimer. Seulement, plus j'y réfléchissais, sentant que j'étais sur le point d'avoir une sorte de révélation plus je me sentais vide. J'essayais de tirer une leçon de ce que j'avais senti, de rapporter cela à l'écriture, d'une façon ou d'une autre ou à la vie mais tout ce que j'arrivais à formuler c'est :
"Aujourd'hui, j'ai appris à un chanteur à ne pas sourire."


* Il s'agissait de celui de Sophie dans Der Rosenkavalier, en écoute ci-dessus...
Illustration : Wilmer Nunez Murillo


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