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Sylduria chapitre XX

Publié le 28 octobre 2009 par Lilianof

Chapitre XX
L’heure du veau gras

Des bruits confus et des éclats de voix venus de l’extérieur interrompirent ce pénible entretien.

« Que se passe-t-il encore ? » dit Éva agacée en allant vers la porte.

Mais avant qu’elle ait pu ouvrir, le sergent Borowitch entra, tout agité.

« Eh bien ! Soldat ? » dit le roi. « Que signifie cette agitation ?

– Sire, une jeune fille déguenillée s’est introduite dans le palais.

– Alors, chassez-la, Sergent ! » s’interposa la princesse de plus en plus irritée. « Ce n’est pas une petite vagabonde qui va vous effrayer !

– C’est que... cette fille prétend être la princesse Lynda. »

Personne ne disait mot. On lisait la stupeur sur tous les visages. Celui de Waldemar s’illuminait, mais il craignait d’être déçu. Si cette jeune fille n’était qu’une vagabonde, il en mourrait pétrifié.

« Mais, sergent Borowitch. Vous avez déjà vu Lynda. Vous connaissez son visage. Si c’était elle, vous l’auriez reconnue.

– À vrai dire... elle lui ressemble un peu. Elle a les mêmes yeux. »

Le militaire était extrêmement troublé. Personne au château n’avait oublié les yeux superbes de la princesse. Aucun doute ne lui était possible. La mendiante qui avait escaladé la grille ne pouvait être aucune autre.

« Faites-la entrer, » dit le roi.

Le sergent introduisit la jeune aventurière dans le salon. C’était bien Lynda, mais comme elle avait perdu de sa superbe ! Ses pieds étaient nus et enflés car ses chaussures n’avaient pas survécu à la marche forcée. Ses habits étaient usés, imprégnés de sa sueur. Son visage terreux était vieilli et enlaidi par la fatigue, ses cheveux collés par la transpiration et la poussière ne donnaient nulle envie d’y passer la main. Seuls ses yeux avaient gardé leur beauté. Elle déposa sur le plancher son sac à dos et sa guitare.

Oubliant son handicap, le vieux roi se leva, marcha en claudiquant et alla se jeter dans les bras de sa fille. Ses mains collaient à ses cheveux tant ils étaient sales. Il prononça son nom avec passion :

« Lynda !

– Père !

– C’est bien elle ! » s’exclama Borowitch ému. « C’est ma princesse ! »

Plus personne ne prêtait attention à Éva.

« Que va-t-elle faire de moi ? » pensait-elle avec angoisse. « Je suis perdue. Il est temps qu’à mon tour je disparaisse. »

Et elle fit quelques pas à reculons vers la petite porte. En cette méchante petite sœur, elle voyait son pire ennemi. Elle l’imaginait déjà, devenue reine, rétablir le peine de mort et l’autocratie. Elle se voyait déjà jetée au cachot en pâture à des geôliers cruels qui l’auraient torturée et violée avant de la mener sur l’échafaud. Elle envisageait d’aller se tirer une balle dans la tempe.

Mais la curiosité l’emportant sur la peur elle resta debout près de la petite porte, celle qu’on ne remarque pas et ne franchit jamais.

« Mon père, » lui dit Lynda en collant sa tête contre sa poitrine, « comme tu as blanchi ! Comme ton front s’est ridé ! C’est à cause du chagrin que je t’ai donné.

– Aujourd’hui je t’ai retrouvée, je retrouve aussi ma jeunesse.

– Père, punis-moi comme je le mérite. J’ai une lourde dette à payer. Je te rembourserai. Je travaillerai toute ma vie, jour et nuit comme une esclave. J’irai creuser dans les mines de cuivre, et c’est encore trop bon pour moi.

– Ne dis pas de sottises, ma petite fille. Ta mauvaise conduite est pardonnée, ta dette est apurée.

Ainsi tu n’as pas été égorgée par un malfrat, tu ne t’es pas jetée sous une rame de métro. Les rumeurs te disaient morte, et tu es bien en vie. Laisse-moi regarder ton visage. Tu n’as pas beaucoup changé. Tu as toujours d’aussi beaux yeux. Ils vont réduire tous les petits marquis de la cour à ta merci.

– Oh ! Père ! »

Puis, après un court silence :

« C’est donc vrai, tu m’aimes toujours autant ?

– Je n’ai jamais cessé de t’aimer. Ce soir, nous allons faire une fête digne des Pharaons pour célébrer ton retour.

– Oh ! Père ! Non ! Et ta promesse de ne plus dilapider le trésor public à des futilités ?

– Juste une toute petite fois.

Après de longs moments d’étreinte, Lynda quitta les bras de son père pour se tourner vers Wladimir. Les jambes de Waldemar, qui ne le portaient plus depuis des mois se fatiguaient. Il reprit sa place dans sa chaise d’invalide.

« Maître Wladimir. Je n’ai pas le courage de vous regarder en face. J’ai été vraiment détestable à votre égard. Oserai-je vous demander de me pardonner ?

– Altesse, j’ai toujours aimé votre intelligence, votre espièglerie, votre vivacité d’esprit, vos réparties percutantes et incisives à la fois, ces vérités qui nous font mal quand on les reçoit en plein visage. Je reconnais tout de même que la dernière fois, vous avez frappé un peu fort. Vouloir me piétiner les dorsales ! Ces jeux-là ne sont plus de mon âge.

– Dois-je comprendre que vous me pardonnez ? Oh ! Merci ! Vous êtes un bon maître. »

Et ce disant, oubliant qu’il était, justement, un maître, elle alla sans retenue se jeter dans ses bras.

« Quand est-ce que je reprends les cours de grec ? Nous en étions restés à l’enclitique et au proclitique.

– Qui rendent Votre Altesse neurasthénique et lui donnent la colique. »

Cette réplique du maître, qui avait bonne mémoire, fit rire toute l’assistance, sauf Éva, bien entendu.

« À vous aussi, Sergent Borowitch, je demande pardon. Je vous ai fait punir pour un caprice auquel vous ne m’avez pas cédé. Vous en avez pris quinze jours.

– C’est vrai, Altesse, je m’en souviens. Quinze jours pendant lesquels j’ai fait les quatre cents coups dans la caserne, avec mes copains. On s’est bien amusés. Je vous en suis vraiment reconnaissant.

– À ce que j’apprends, vous êtes un joyeux fêtard. »

Elle offrit au militaire un baiser sur la joue qui le fit rougir.

« Rassurez-vous, » dit-elle un rien moqueuse, « je fais toujours cet effet-là aux messieurs en uniforme. »

Puis elle s’avança vers sa sœur, qui n’avait toujours pas exécuté son projet d’aller se griller la cervelle, mais qui n’avait pas non plus quitté sa place vers la sortie.

« Et toi, ma pauvre Eva, que j’ai battue et martyrisée. Combien je regrette ces gifles que je t’ai données. Rends-les-moi. N’aie pas peur de frapper. Mes joues sont à toi. »

Lynda s’élança vers elle pour l’étreindre.

« Ne me touche pas. Tes mains sont sales, et tu pues. »

C’est vrai qu’elle ne sentait pas la lavande, notre Lynda ! Cruellement humiliée, elle répondit simplement, baissant la tête :

« Il n’y a pas que ma peau qui est sale et qui sent mauvais. Mon cœur aussi. »

« Qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne me sens pas bien, » dit soudain Waldemar.

Il crispa son visage, tenant la main sur son cœur.

« Je comprends... l’effort pour me lever... une telle émotion. Ma poitrine ! Ça me serre. Eva, étends-moi sur mon lit. Borowitch, allez chercher le docteur Ivanov. Lynda, va prendre une douche, je veux que tu sois belle pour mon enterrement. »

Aussitôt, le roi fut reconduit à sa chambre, on alla promptement quérir le médecin royal. Lynda partit se laver. Wladimir, à qui aucun ordre n’avait été donné resta seul dans la vaste salle. Il méditait sur ce singulier événement. Le retour de l’enfant perdu produisant un bonheur presque unanime. Cet enfant qui était mort et qui revient à la vie.

Il pensait avec inquiétude au bon roi Waldemar : son cœur fatigué allait-il résister ? Lynda devrait-elle aujourd’hui même changer ses haillons contre un manteau royal ?

Il essayait de comprendre l’attitude d’Éva. Comme elle l’avait déçu ! Sous cette couverture de gentillesse, de sens moral et de piété se cachait tant de jalousie, de haine, de rancune ! Il suffit donc d’une pincée de levain pour faire lever toute la pâte.

Et voici notre petite Lynda ! Celle qui a tant su se faire haïr sait maintenant se faire aimer. Curieux changement : les gentils deviennent méchants et les méchants deviennent gentils.

Au bout d’un long moment, la porte s’ouvrit. Éva entra. Le médecin avait ordonné qu’on le laissât seul avec son malade. Seul auprès d’elle, Wladimir se sentait gêné. Ils ne se regardaient pas, se parlaient encore moins.

Lynda revint beaucoup plus tard. Il faut dire qu’elle avait mis du temps à s’astiquer et que le résultat méritait bien l’attente. C’était à présent une vraie princesse telle qu’en rêvaient autrefois les enfants, enveloppée dans une belle et longue robe, les cheveux tressés avec soin, le visage frais, les lèvres et les yeux maquillés avec discrétion. Wladimir ne pût retenir son admiration :

« Altesse, comme vous voilà élégante ! Et votre parfum est exquis. »

Lynda répondit à son maître par un sourire plein de charme. Elle alla se placer à distance de sa sœur. Chacune d’elle regardait la pointe des chaussures de l’autre. Le silence était lourd.

Enfin, ce fut le docteur Ivanov qui pénétra dans la salle.

« Vos Altesses, je suis désolé, Sa Majesté a vécu.

Il s’est éteint tranquillement, sans souffrance. C’est un infarctus du myocarde. Son visage reflétait la paix. Avant de nous quitter, il m’a parlé de sa relation avec Dieu, de sa certitude d’avoir fait les bons choix pour sa vie et d’aller à la rencontre du Seigneur. Mais ses dernières paroles ont été pour Vos Altesses. Il m’a chargé de vous dire combien il vous aimait, toutes les deux, et combien il espère vous voir continuer la marche sans lui, animées d’un même amour.

– Je vous remercie, docteur Ivanov, » lui répondit Éva. « Veuillez nous laisser seules. Vous aussi, maître Wladimir. S’il vous plaît. »

Voici les deux sœurs ennemies maintenant face à face. Aucune n’osait regarder l’autre dans les yeux ni lui adresser la parole.

Lynda parla enfin :

« C’est moi qui l’ai tué. »

Il y eut encore un silence pesant et interminable. Puis Éva dit enfin, d’un timbre mal assuré :

« Tu ne dois pas te trouver coupable. Je suis la véritable parricide. Tu as frappé la première, mais je lui ai porté le coup mortel.

– Eva, tu es la seule à me refuser ton pardon. Faut-il que je te supplie ?

– C’est inutile.

– Alors, je ne te supplierai pas. Je dois être punie pour mes fautes, j’accepte la sanction. Te voilà reine, à présent, et je suis ta prisonnière. Voici mon cou, livre-le à la hache du bourreau. »

En disant cela, elle incline son corps et projette en avant son buste et sa magnifique chevelure, dégageant sa nuque.

– Tu sais très bien qu’il n’y a plus de bourreau en Syldurie. Père a mis le dernier en retraite anticipée. D’autre part j’ai une bonne nouvelle pour toi. Je suis tombée en disgrâce. Ce qui signifie que tu es la nouvelle reine de Syldurie. Cela signifie aussi que je suis à ta merci. Je n’attends aucune pitié de ta part.

– Que dis-tu ? »

À partir de cette exclamation, les deux filles, inconsciemment, commencent à se rapprocher l’une de l’autre.

« Je comprends ta surprise, Lynda. Je ne suis plus la petite princesse bien aimée. C’est ton front qui portera la couronne.

– Comment est-ce possible ?

– Je ne t’ai pas pardonnée, tu n’as aucune raison de pardonner la haine que j’ai accumulée contre toi.

– Mais quel crime as-tu donc commis ?

– J’ai trop honte pour le dire. Surtout à toi. Si tu étais arrivée un quart d’heure plus tôt, et si tu avais entendu ce que j’ai dit à Père, tu m’aurais au moins assommée, avec quelques-unes des gifles dont tu possèdes le secret. Et je les aurais méritées, celles-ci.

– De quel droit oserai-je te juger, envisager de te punir à plus forte raison ?

– La jalousie. Voilà ce qui m’a perdue. Je t’ai toujours enviée. Ta beauté, ton intelligence, ta belle voix, ton habileté à manipuler tout le monde. Quand tu es partie, j’étais la seule à m’en réjouir. Te voilà de retour, je suis la seule à m’en lamenter.

– Nos caractères sont différents, c’est vrai, » répondit Lynda émue, « mais j’aurais lieu, moi aussi, d’envier tes qualités. Tu te déprécies, surtout quand tu te crois moins belle que moi.

– C’est vrai que tu sens bon.

– J’ai aussi parfumé mon cœur. »

En effet, Éva et Lynda, maintenant toutes proches, peuvent se sentir et se toucher. Lynda reprit après un silence :

« Te souviens-tu de cette histoire du fils perdu ? L’ingratitude et la méchanceté du jeune homme. Son arrogance. L’attrait du pays lointain. La disette. Les cochons. Et le retour, la tête entre les jambes. C’est mon histoire. Tu te rends compte ? Jésus a raconté ma vie à tous ceux qui voulaient bien l’écouter.

– Il a aussi raconté la mienne : ce grand frère égoïste, hypocrite et borné. Voilà bien mon portrait sans retouche.

– Je t’aime, grande sœur. Est-ce que tu refuses toujours de m’embrasser, maintenant que je suis toute propre ? »

Les jeunes princesses s’embrassèrent longtemps. Chacune d’elle avait enfin trouvé la paix.

« Ma petite Lynda. Je te retrouve enfin ! Faut-il que le deuil vienne assombrir ce jour de Joie ?

– Nous serons bientôt réunis, avec notre mère aussi. Nous ne sommes que des stagiaires sur cette terre.

– Tu as raison.

– J’ordonnerai qu’on nous construise un trône à deux places.

– Tu voudrais que nous dirigions le royaume ensemble ? En tandem ?

– N’est-ce pas une merveilleuse idée ?

– Oh ! Non ! La politique n’est pas ma passion. Je me suis tourmentée pendant des années à l’idée de devoir régner un jour. Et toi, tu as un caractère trempé comme une épée. Tu sauras faire taire ces maudits marquis avides de pouvoir. C’est vraiment une chance pour la Syldurie que je sois écartée de la couronne. Tu seras une reine bien meilleure que moi. J’ai une autre vocation. J’écrirai des livres utiles pour l’instruction du peuple. Je visiterai les malades dans les hôpitaux. J’irai dans les quartiers pauvres apporter du pain et du réconfort.

– Et moi je poursuivrai la tâche que Père avait entreprise. Je combattrai la pauvreté, l’injustice et l’obscurantisme.

– Ce voyage à Paris t’a transformée, et il m’a ouvert les yeux.

– « Ta archaïa parelphen, idou gegonen kaïa ta panta. »

– Pardon ?

– « Les choses anciennes sont passées, toutes choses sont devenues nouvelles. »

Copyright 2009 Linilanof


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