Magazine Nouvelles

Une héroine dans l’ombre (suite5)

Publié le 22 juin 2013 par Lumbamba Kanyiki @grandkasai

Madame Eyenga ouvrit difficilement les yeux et jeta un coup d’œil sur sa montre posée sur la table de chevet. Six heures du matin. La chambre était plus ou moins éclairée par la lumière du jour qui pointait déjà à l’horizon. Elle tendit l’oreille. Toute la maison dormait encore, mais elle pouvait entendre les cris des oiseaux et de temps en temps, les vrombissements des véhicules qui passaient déjà sur la route. Après un grand effort, Elle parvint à s’asseoir sur le lit, se frotta encore les yeux avant de se diriger vers la salle de bain. En effet, depuis qu’elle était dans les affaires, elle se réveillait toujours tôt le matin pour vaquer à ses occupations. Elle avait même réussi à imposer ce rythme à ses enfants qui ne connaissaient pas la grasse matinée même pendant les vacances. « La vie appartient à ceux qui se lèvent tôt » leur répétait-elle. Elle sortit quelques minutes plus tard, de la salle de bain, enveloppée dans un peignoir bleu ciel. Après s’être habillée, elle s’assit devant une glace très grande montée sur une coiffeuse en ébène pour se maquiller. Chez elle, le maquillage était obligatoire. « Même après ma mort, je vous prie de me faire un peu de maquillage avant de me porter en terre ! Un peu de rouge à lèvre, un crayon foncé sur les sourcils et un petit coup de tire-cils ne me feront pas de mal. Et surtout ne pas oublier un grain de beauté sur ma joue gauche !», ne cessait-elle de répéter à ses proches.

Une porte claqua quelque part dans la maison. C’était sûrement sa fille qui allait dans la cuisine pour préparer le petit-déjeuner. Un autre coup d’œil rapide à sa montre lui apprit qu’il était déjà six heures vingt-sept. Elle tira doucement sur le tiroir de la commode et en sortit sa chaînette en or, ses boucles d’oreilles, sa gourmette et ses bagues. Se rappelant de Ndaya, elle se rua rapidement dans le couloir vers la cuisine et demanda à Nancy de la réveiller au plus vite pour ne pas être en retard. Mais lorsque celle-ci frappa à la porte de la chambre où dormait Ndaya et entra, elle la trouva, assise sur le lit, coudes sur ses cuisses, soutenant sa tête entre les deux mains. Quelques minutes plus tard, toutes les trois se trouvaient à table pour le petit-déjeuner.

N’ayant pas de voiture, madame Eyenga louait les services d’un chauffeur qui venait chaque matin la prendre avec sa fille et les ramener, elle à son commerce et la fille à son école à Gombe. Car, le transport était un des problèmes majeurs de Sashanti, une grande ville d’environs cinq millions d’âmes, dépourvue de voies cyclables ! Le matin déjà, les bus de transport public et les foula-foula (Camions transformés en bus par les privés pour le transport en commun) étaient pris d’assaut par les passagers qui se rendaient en ville. Pour y trouver une place débout ou assise, il fallait se battre en se donnant des coups de coudes à l’entrée. D’autres passagers, petits et grands, hommes comme femmes, s’y introduisaient carrément par les fenêtres qui, pour la plupart étaient dépourvues de vitres. Les Balados (nom donné aux jeunes chômeurs et voyous), débout sur le pare-chocs, s’accrochaient derrière pour ne pas payer. Les mini-bus et les taxis subissaient le même sort. Souvent prévus pour sept personnes, les combis pouvaient en contenir une vingtaine. Les voitures taxi de quatre places assises en prenaient neuf ou dix !

Madame Eyenga voulait se payer une voiture, mais remettait toujours à plus tard ce projet. D’abord, elle avait peur de conduire dans une ville où les règles de circulation n’existaient pratiquement pas. Ensuite, elle se disait qu’une voiture allait bloquer une partie de son capital. Le taxi les déposa, elle et Ndaya devant le magasin qui portait majestueusement sur le fronton « Ets Madame Eyenga, commerce général ». Quelques clients, des revendeurs aux détails, attendaient déjà à l’entrée. Madame Eyenga ouvrit un à un plusieurs cadenas avant de tirer sur les battants. L’intérieur était spacieux. Les marchandises y étaient disposées en trois rangées : une à gauche, une autre au milieu et une dernière à droite, toutes séparées les unes des autres par un couloir plus ou moins large pour en faciliter le passage. On y trouvait des cartons et des sacs : Savons, sucre, riz, haricots, oignons, tomates, huile d’olive, etc. Le bureau de madame Eyenga et la caisse se trouvaient juste à droite, à l’entrée du magasin.

Madame Eyenga avait deux travailleurs : un homme qui aidait à sortir les cartons et servir les clients et une femme dont madame Eyenga avait parlé la veille. Elle recevait les clients et percevait les commandes. Elle les appela devant son bureau et procéda aux présentations. « Je vous présente Ndaya Mundi » commenca-t-elle « Elle va travailler avec nous et prendra les attributions de Mimi ». Puis se tournant lentement vers cette dernière, elle continua « Mimi, je t’ai toujours dit que je ne suis pas satisfaite de ta prestation. Désormais, tu pourras t’occuper de la propreté du local et veilleras avec Bob à ce que les produits soient bien arrangés. Ndaya pourra me remplacer à la caisse à mon absence. C’est clair ? » Elle n’attendit pas leur réponse et les renvoya à leurs postes de travail. Mimi jeta un regard jaloux à Ndaya qui ne le remarqua pas heureusement. Car, elle avait déjà les yeux tournés vers les clients qui entraient en masse. Madame Eyenga lui remit une liste des produits avec leurs prix au regard de chaque nom. « Jette un coup d’œil pour te familiariser avec les produits et nos prix. Mais de temps en temps, je te prie de m’aider à surveiller les entrées et sorties des clients. Car, les voleurs se glissent parmi eux » lui dit-elle. Elle s’installa, elle-même, à la caisse.

Jusqu’à onze, ils vendirent sans discontinuer. « Bob, trois cartons de savon le cop…Bob, deux sacs de riz « longs grains »…Mimi, regarde, est-ce qu’il y a encore de l’huile d’olive? Etc. » Et tout le monde était en mouvement, courant dans tous les sens. Puis, vint un moment d’accalmie. Mais madame Eyenga ne semblait pas épuisée par tous ces bruits et les va et vient de ses clients. Elle tira un gros classeur de l’étagère et le déposa sur son bureau, puis fit signe à Ndaya de s’approcher. « Dans ce classeur, sont disposées les fiches de chaque marchandise. Regarde bien ! Sur chaque fiche est écrit le nom du produit. Ensuite, viennent différentes colonnes : Une pour la date, une pour les numéros d’ordre, une pour les entrées, une pour les sorties et la dernière pour les soldes » elle continua avec les explications. « Les soldes sont la différence entre les entrées et les sorties des produits. C’est en principe, les quantités qui doivent se trouver présentement dans le stock. Mais souvent, Mimi qui doit me mettre ces fiches à jour, ne le fait pas correctement. Ce qui fait que des fois, je me retrouve en rupture de stock parce que les fiches contiennent des informations erronées. Par ailleurs, tu veilleras à ce que les produits alimentaires, surtout, qui sont entrés premièrement puissent aussi être les premiers à sortir. Ceci afin d’éviter qu’ils traînent dans le magasin et pourrissent». Elle sortit quelques fiches qu’elle tendit à Ndaya. « Tu trouveras ces articles dans cette rangée-là » lui dit-elle en indiquant la rangée de gauche. « Regarde combien de cartons il reste encore et tu me les notes dans la colonne des soldes avec la date d’aujourd’hui. C’est tout pour l’instant » conclut-elle. Puis, elle sortit de son sac un carnet bleu. Elle l’ouvrit et commenca doucement à tourner les pages. Partout des noms et des chiffres, certains étant déjà raturés. C’était le carnet contenant les noms de ses débiteurs. Les noms raturés signifiaient que les intéressés s’étaient déjà acquittés de leurs dettes. Elle prit sa calculatrice et se mit à pianoter dessus, puis elle fronca les sourcils. « Mimi, viens vite ici » appela-t-elle, en colère. Cette dernière accourut et se présenta devant sa patronne. « Va au marché et demande à Ndona et Timba d’apurer leur situation du mois passé. Elles ne doivent pas te dire qu’elles n’ont pas vendu, ces menteuses ! Elles veulent ma faillite ou quoi ? » Mimi happa le papier et disparut en vitesse. « Fais attention » ajouta-t-elle « Il faut rentrer vite. Je ne veux plus entendre des explications. Le travail, c’est le travail ». Mimi répondait toujours poliment « Oui madame » Mais elle venait toujours avec des explications, ce qui énervait sa patronne. La vérité était que Mimi avait beaucoup d’amies au grand marché et passait des heures à causer avec elles.

Le reste de la journée se passa sans incidents. Vers quinze heures, la plupart des magasins commencèrent à fermer. Mais plusieurs autres comme celui de madame Eyenga restait ouvert jusque tard. Souvent jusqu’après dix-huit heures, ce qui n’était pas sans danger. D’après ce qui se racontait, il semblerait qu’un jour sur la même rue, un magasin était resté ouvert jusque tard dans la soirée. Les voleurs seraient venus avec un camion et auraient braqué le patron qui était là avec ses travailleurs. Ils les auraient amenés au fond du magasin et les auraient tenus en joues, visages contre les murs. Après avoir chargé le camion, ils auraient lancé les revolvers qui étaient en fait des anguilles fumés en direction du patron et ses travailleurs, avant de s’enfuir. Certaines mauvaises langues disaient même qu’une des anguilles lancées atterrit sur la tête du patron qui s’évanouit aussitôt, croyant avoir recu une balle dans la tête. On n’a jamais retrouvés les voleurs. Vraie ou fausse, cette histoire ? Personne ne le sait.

Madame Eyenga congédia Bob et Mimi. Après avoir fait ses comptes, elle ferma, elle-même, la grande porte, la bloquant avec des gros cadenas. Enfin, elle et Ndaya allèrent attendre le taxi pour la maison. A leur arrivée devant la parcelle, madame Eyenga, apercevant ses deux camions stationnés devant, cria joyeusement à Ndaya : « Mes grands sont là ; merci Seigneur ! » (A suivre)
Lumbamba Kanyiki

Commentaires Lien Texte


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Lumbamba Kanyiki 37 partages Voir son blog

Magazine