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Une héroïne dans l'ombre

Publié le 20 mai 2013 par Lumbamba Kanyiki @grandkasai

Ndaya était d'une beauté rare. Sa peau d'ébène lisse brillait au soleil et ses rondeurs de guêpe n'étaient en rien affectées par une maternité précoce. Lorsqu'elle se mouvait en balançant innocemment ses hanches de dix-sept ans, tous les regards mâles se tournaient vers elle avec admiration. Par contre les filles de son quartier étaient très jalouses. Lorsqu'elle avait décidé de quitter son mariage où elle était troisième femme, elle ne pouvait plus sortir de la maison parentale pour, ne fut-ce que faire un tour dans le quartier ou aller au marché. Car, les autres filles se moquaient d'elles sur son passage.

Un jour, elle dit à son père: "Père, j'ai suivi tes conseils. Je me suis mariée. Je viens de divorcer avec un enfant sur les bras. En tant que fille-mère, les chance d'un deuxième mariage sont très minimes dans cette région. Je voudrais bien, avec ta permission, me rendre à Sashanti, chez ma tante. Peut-être, y trouverai-je l'homme de ma vie." Puis, elle se tut un moment, attendant la réaction de son père. Celui-ci le regarda tranquillement, sans rien dire. C'est que le problème de Ndaya travaillait beaucoup le pauvre homme. Ndaya était sa première fille, aînée d'une famille de neuf enfants, quatre filles et cinq garçons. Le pauvre paysan avait pensé à l'époque tirer profit du mariage de sa fille avec un riche diamantaire qui avait plusieurs immeubles, une entreprise de transport et un hôtel-bar. Mais hélas! Fermant les yeux, il revoyait cette nuit où sa fille enceinte, vint, sous une pluie battante, frapper à sa porte pour y chercher refuge. Trempée jusqu'aux os et grelottant comme une poule mouillée, elle était incapable de raconter à ses parents ses déboires du foyer à quatre. Quel que fût ce qui s'était passé, le père avait décidé de ne plus laisser sa fille, son premier sang, retourner chez cet homme, si riche fût-il. Quelques mois plus tard, Ndaya donna naissance à un petit garçon qu'elle nomma Mundi...

Lorsque le père rouvrit les yeux après ce long silence, il dit à sa fille: "Ma fille, ton problème me préoccupe beaucoup. J'ai déjà eu tort en te mariant très jeune à cet homme qui était déjà marié. Je n'aimerais pas commettre une deuxième faute. Si telle est ta volonté de te rendre chez ta tante, à Sashanti, je ferai le nécessaire. Je vendrai mes chèvres pour te payer ton voyage par train. Mais tu me jureras une chose: Tu ne tomberas pas dans la prostitution, quoi qu'il arrive!" Ndaya, prise d'une joie inattendue, répondit à son père: "Je le jure, père!". Les préparations du voyage se firent dans la discrétion la plus totale. Ndaya prit son train à la gare de Bashilang un soir du mois de mars, laissant son fils d'à peine un an dans les bras de sa mère. Tous l'embrassèrent en pleurant avant qu'elle monte dans le train. Si tôt entrée, elle fut happée dans le wagon bondé de passagers, entassés les uns à côté des autres. Le train, donna un dernier coup de sifflet lugubre. Les vieux wagons gémirent dans un grincement des ferrailles, emportant Ndaya vers cette terre inconnue où elle avait pris rendez-vous avec son destin.

Trois mois s'écoulèrent sans incident chez sa tante, petite-soeur de sa mère. C'était une femme , pas très belle, mais de stature imposante, une mastodonte qui dominait sur toutes ses quatre filles et son mari, un bout d'homme trapu qui lui arrivait presque à la hanche. Mais à la différence de sa femme, il était d'un coeur d'ange, incapable de faire du mal à une mouche. Il travaillait comme cuisinier dans un restaurant de la place. C'est, sûrement, la raison pour laquelle il était souvent absent de la maison. Lorsque Ndaya arriva chez lui, munie seulement d'un brevet de cycle d'orientation, il la conseilla de faire neuf mois de coupe et couture dans un centre de formation de la place. En effet, à dix-sept ans, le temps de continuer le cycle normal était déjà passé, lui avait-il dit. Comme l'année scolaire avait déjà débuté, il lui fallait attendre la prochaine session qui allait démarrer six mois plus tard, au mois de septembre. Ndaya ne put atteindre cette échéance chez sa tante. Car, les événements se passèrent autrement et de façon dramatique.

Un samedi soir, Ndaya devait accompagner sa cousine qui avait presque même âge qu'elle à une fête. Cette dernière lui prêta l'une de ses belles robes de soirée et la maquilla. La tante lui prêta aussi sa perruque "afro"qu'elle portait rarement. Ndaya ne se reconnut pas lorsqu'elle se contempla dans le miroir que tenait sa cousine devant elle. "Tu es belle et ravissante comme une star américaine", lui dit sa cousine avec une pointe de jalousie dans la voix. "Tous les regards ne seront que pour toi, ce soir! Tu vas nous voler la vedette!

Effectivement, lorsque les deux filles entrèrent dans la salle, les sifflements et les cris d'admiration fusèrent de partout. Les amis de la cousine accoururent et voulaient mieux connaître la nouvelle venue, belle comme une âme du bon Dieu. "C'est ma cousine; elle s'appelle Ndaya" leur répondait-elle sans plus. Et tous ces regards et marques de sympathie rendaient Ndaya encore plus timide, elle, cette "Mowuta" (habitante d'une province!) qui prenait part, pour la première fois, à une fête dans Sashanti, la capitale de Nzadi, grand pays du grand fleuve! N'ayant pas la maîtrise du lingala, la langue parlée dans la capitale, elle répondait toujours par des phrases courtes du genre: "Sango te!, Kombo na ngai Ndaya, merci mingi" et ajouter un peu de français.

La fête commença enfin. Ndaya fut entraînée sur la piste par un jeune homme très élégant dans un abacost de superwax fleuri. Bien que timide au début, elle n'eut aucune difficulté à adapter ses pas sur ceux de son cavalier. En effet, elle dansait à merveille. Après environs trois heures de danses et de rires, les filles se retirèrent dans les toilettes pour se refaire leur beauté. C'est en ce moment que l'une des filles s'intéressant à Ndaya, lui retira sa perruque qu'elle essaya sur sa tête. Elle lui allait très bien, épousant les contours de son visage comme ses propres cheveux. Attirée par la même curiosité, Ndaya prit aussi la perruque de la fille qu'elle avait déposée sur le lavabo et l'enfonca sur sa tête. Celle-ci était lisse, de type européen. Lorsque Ndaya se regarda dans le miroir, elle émit un petit soupir de satisfaction et se fit un clin d'oeil.

Tout à coup, quelqu'un frappa à la porte de la toilette. C'était son cavalier qui voulait que Ndaya l'accompagne sur la piste. "Fais vite, Ndaya! Mon morceau préféré risque de passer sans que j'aie dansé avec toi"lui cria-t-il. Ndaya courut après lui sur la piste, haussant le bas de sa robe sur les genoux pour ne pas tomber, dévoilant, en même temps,des longues jambes bien bâties. Aussitôt sur la piste, elle se glissa dans ses bras. Son corps souple épousa le sien, la tête couchée sur sa poitrine musclée et les bras noués autour de son cou dans un slow à couper le souffle. Ils dansèrent longuement, très longuement même, les slows se succédant les uns après les autres. Ils ne se rendirent même pas compte que tous les couples s'étaient retirés de la piste, tellement ils étaient concentrés comme transportés dans un autre monde, un paradis quoi!

Le temps passa très vite et la cousine oublia l'heure limite que lui avait donnée sa mère. Lorsqu'elle jeta un coup d'oeil sur sa montre, elle cria à Ndaya: "Oh nous devons rentrer très vite; si non, nous aurons des problèmes sérieux avec ma mère." Aussitôt dit, aussitôt fait. Les deux filles dirent rapidement au revoir à leurs amis et se mirent à courir sur la route de retour comme des folles.

Il faisait environ une heure lorsqu'elles arrivèrent à la maison. Malheureusement, ce fut la mère qui vint leur ouvrir la porte lorsqu'elles s'annoncèrent. "Pourquoi vous rentrez si tard? Qu'est-ce que je vous avais dit? Quelle heure fait-il maintenant?" Et avant que les filles n'aient placé un mot, elle se tourna vers Ndaya: " Où est ma perruque?" Celle-ci toucha la perruque qu'elle portait sur la tête, la retira et la porta devant ses yeux hagards. C'était la toute première fois qu'elle voyait sa tante dans cet état. "Excuse-moi, ma tante, c'est... c'est-à-dire que .. Prise de panique, elle ne pouvait pas expliquer à sa tante qu'une fille était restée avec par oubli. Enivrée, comme elle l'était, par la magie de la danse, elle ne s'était pas rappelée de reprendre la perruque de sa tante." Tu sors maintenant et tu vas vite chercher ma perruque. Si non, tu n'entreras plus dans cette maison." lui cria-t-elle. Sa fille voulut l'accompagner, mais la mère la stoppa net. " Et toi là-bas, tu reviens ici tout de suite et tu vas dormir. Lorsqu'elle osa protester, sa mère l'empoigna par le bras et la poussa d'autorité vers sa chambre.

Prise de panique, Ndaya sortit de la maison et s'enfonca dans l'obscurité de la nuit. Dans ses pensées, elle voulait corriger son erreur, c'est-à-dire retrouver la perruque, la remettre à sa tante et enfin se jeter sur le lit qu'elle partageait avec sa cousine pour dormir. Elle allait rapidement sur une route déserte à cette heure de la nuit, se maudissant d'avoir commis un oubli aussi grossier et maudissant, par la même occasion, son cavalier d'un soir qui lui avait fait connaître la magie du slow. source de ses malheurs. Et si la fille était déjà partie, elle aussi? se dit-elle. Oh mon Dieu, quelle catastrophe! Elle chassa cette idée de sa tête. Il allait bientôt arriver à la salle, trouver la fille et récupérer la perruque. Les choses devaient se passer ainsi. Pas de si. Mais pendant que Ndaya était prise dans ses pensées, elle ne remarqua pas tout de suite la fourgonnette qui venait de la dépasser et s'arrêter un peu plus loin. Ce ne fut que lorsqu'elle aperçut quatre policiers venir à sa rencontre qu'elle réalisa ce qui allait se passer. Elle voulut courir, mais il était trop tard. Ils s'emparèrent d'elle, deux de chaque côté, la jetèrent à l'arrière de la fourgonnette et puis sautèrent dedans après elle. Le véhicule démarra en trombe. (A suivre)

Lumbamba Kanyiki

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