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La fracture

Publié le 23 janvier 2014 par Rolandbosquet

La_fracture

   Le Takács Quartet interprète le "String quartet" n°1 en ré majeur opus 25 de Benjamin Britten et je suis plongé dans "Le goût des mots" de Françoise Héritier. Les interprètes entrent à peine dans l’allegretto con slancio et moi dans la deuxième partie de l’"Entrée du jeu" lorsque le téléphone sonne. « Mathieu s’est mis en tête d’installer des étagères », me dit ma voisine Juliette. J’accours sans attendre, armé de mon matériel. Nous jouons de la scie, du niveau de maçon, de la perceuse et du tournevis lorsque, soudain, des cris d’orfraie retentissent dans la cuisine. Nous nous précipitons sur les lieux du drame. La scène est dantesque. La petite Anaïs, en larmes, tente de fuir de sa chaise haute. Sa mère, penchée vers le sol, agrippe une assiette de plastique renversée sur le carrelage. De larges éclaboussures verdâtres dignes des algues cladophorores qui jalonnent les plages bretonnes souillent son plastron, son visage congestionné et les placards eux-mêmes. « Elle n’aime pas les épinards », m’explique Mathieu en riant tout son soûl. Ainsi, selon la Bible, Dieu aurait créé l’homme à son image. Ce qui montrerait que tous les hommes se ressemblent et sont donc tous égaux. Dans leur déclaration des droits de l’homme et du citoyen, les révolutionnaires français n’ont pas manqué de le rappeler en y précisant qu’ils sont également égaux en droits. Dans sa grande sagesse cosmique, l’ONU en reprend pratiquement les termes en ajoutant des droits spécifiques pour les enfants. Et pourtant !  La race humaine reste malgré tout divisée devant cette plante potagère de la famille des chénopodiacées originaire d’Iran. Il y a ceux qui l’aiment et ceux qui ne l’aiment pas, fût-elle cuisinée en omelette, en quiche, en roulé ou en tarte à la crème normande. Nul n‘y peut rien. Ni les démocraties, ni les théocraties, ni les méritocraties, ni les régimes totalitaires, ni même les innombrables institutions internationales. À tel point qu’on pas encore vu la plus modeste Organisation Non Gouvernementale voler au secours des uns ou des autres. Il existe des boiteux de la jambe droite, des bancales de la jambe gauche et des sans jambes du tout, des aveugles, des sourds, des muets et des sourds-muets, des blancs, des noirs, des riches, des moins riches et des pauvres, tous disséminés jusque dans les moindres recoins de la Planète. Tous sont égaux. Demeure cette divergence suprême : il y a ceux qui aiment les épinards et ceux qui ne les aiment pas. Comme d’habitude, les enfants, plus fragiles, sont les premières victimes de la dictature de celles qui les aiment. Une cuiller pour Papa ! Une cuiller pour Mamie ! Ils ronchonnent, ils rognent, ils grognent, et, à la fin de l’envoi, ils recrachent. Rien n’y fait, elles insistent. En y ajoutant un odieux chantage à l’affectif : pour faire plaisir à Maman ! La cuiller vole dans les airs. Arrive l’ignoble marchandage : si tu ne manges pas tes épinards, tu n’auras pas de dessert ! Alors là, trop c’est trop. L’assiette elle-même part orner les murs de grandioses bavures bien dégoulinantes d’une glauque couleur olivâtre. Les producteurs, conservateurs et négociants en épinards n’ont pas encore commandité de statistiques permettant de déterminer le pourcentage des amateurs et celui des réfractaires. Le voudraient-ils, d’ailleurs, que la loi les empêcherait d’en faire état. Ce serait totalement discriminatoire. Puisse malgré tout l’avenir voir disparaître toutes les inégalités et reconnaître enfin leurs droits à toutes celles et à tous ceux pour lesquels la seule vue d’une assiette d’épinards provoque des haut-le-cœur. Et peut-être le monde pourra-t-il alors tourner un peu moins de guingois.


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