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L'homme des bois

Publié le 21 février 2014 par Rolandbosquet

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   Même pour marcher au pas dans la cour de la caserne en gueulant à tue-tête "La Madelon, viens nous servir à boire", le Marsouin devait présenter un crâne tondu et un menton glabre. On ne rigolait pas avec le règlement dans la Coloniale ! Les jeunes chiens fous qui allaient mettre le feu au mois de mai 68 avaient dû sabrer dans leur crinière et raser de près les trois ou quatre poils qui agrémentaient leurs joues. Sitôt revenus à la vie civile, beaucoup laissèrent de nouveau toute liberté à leur système pileux. En réaction contre la bienpensance de l’époque, je redevins moi aussi l’homme des bois que je revendiquais auparavant. La peine était certes parfois ardue, le matin devant la glace, pour discipliner malgré tout cette tignasse plutôt indisciplinée. Il ne fallait tout de même pas heurter trop de front la sourcilleuse sensibilité d’un employeur ou d’un petit responsable de service. Mais dès le retour à la vie normale, il suffisait de s’ébrouer du chef  pour ressembler à ses idées. Treize ans plus tard, le même mois de mai élevait la République des Barbus au sommet de l’État. Las ! Par un incompréhensible et dérisoire souci de respectabilité, ils exposèrent bientôt un cheveu soigneusement peigné et une impériale "taillée au cordeau". Bien éloignés, en tout état de cause, du Che Guevara et de la Révolution qu’ils avaient promue avec tant d’ardeur. Je gardai quant à moi précieusement et mes idées et leur apparence. Mais les gauchistes en chambre de l’Éducation Nationale s’embourgeoisèrent bientôt. Les fonctionnaires retournèrent à l’"imberbitude" institutionnelle. Le Président lui-même, qui avait pourtant les idées fort longues, fréquentait assidûment son barbier. Seuls, parfois, les artistes mettaient un point d’honneur à ressembler à leur image. Les réfractaires au pelage court s’identifiaient alors aux Jo Moustaki, Léo Ferré et autres Maxime Le Forestier. Le chantre de la Maison Bleue allait pourtant devoir plier lui aussi devant le goût commun et jouer de la faucheuse pour renouer avec un public. Irréductible homme des bois, je conservai ma toison. Même si, le temps venant, elle se dégarnissait et virait poivre et sel. Puis, est-ce un rappel sauvage de la nature ? Est-ce le souvenir de l’homo paganus, l’ancêtre libertaire ? Nul ne le sait, mais le fait est que l’urbain branché opta soudain chez son merlan pour la formule du ni hirsute, ni pelé. En un mot il arbora fièrement une ridicule barbe de trois jours. Opiniâtre et têtu, je conservai malgré tout mon crin devenu rare et blanchi sous le harnais. Et voici que je lis  aujourd’hui que la mode me rejoint. La pilosité faciale défile de nouveau sur les tréteaux et s’expose dans les magazines. Le "look" touffu retrouve pignon sur rue au long des grands boulevards de la Capitale. La culture du rasoir n’est plus réservée qu’à quelques auteurs ennuyeux. Mais attention ! Le "punk" se verra refoulé au même titre que l’ébouriffé aux effluves d’humus ou l’échevelé à la dégaine chabalienne. Ce n’est pas demain la veille que le père Fouras fera école. Chignons, bacchantes et barbichets se doivent d’être entretenus avec soin, hydratés aux subtiles fragrances  de parfumeurs d’avant-garde et élagués à la tondeuse crantée. L’homme civilisé redoute plus que tout le retour à la vie primitive. On voit par là que la campagne n’est décidément plus un projet d’avenir et qu’ainsi le monde tourne toujours autant de guingois.

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