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L'Homme d'aujourd'hui et de demain

Publié le 25 mars 2014 par Rolandbosquet

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   Maintes preuves en attestent de par le monde : l’homme est considérable. Depuis la grotte d’El Castillo en Espagne "taguée" il y a quarante mille ans par un Cro-Magnon inspiré jusqu’à l’autobiographie de Valérie Mairesse publiée chez Michel Lafon au début du troisième millénaire après JC, depuis la pyramide de Djéser construite par Imhotep il y a presque 5000 ans jusqu’à la "Curieuse solitude" de Philippe Sollers publié au Seuil en 1958, depuis les manuscrits de Qumrân rédigés trois siècles avant notre ère jusqu’à la maison en paille de Pascal Thépaut à  Plumaudan en Bretagne, tout le démontre : l’homme est considérable. Il a escaladé les plus hautes montagnes et les plus hauts gratte-ciels à main nue, exploré les forêts les plus impénétrables, les grottes les plus profondes, les mers les plus sauvages, les abysses les plus sombres. Il a marché sur la lune, tourne autour de la Terre, observe les galaxies les plus éloignées et remonte l’Histoire de l’univers jusqu’aux premières nanosecondes. Il soigne les maux de tête avec de l’aspirine, recoud les corps disloqués et sonde les moindres recoins de son cerveau. Tout l’établit : l’homme est considérable et l’éclat de ses réalisations n’a d’égal que la profondeur de sa pensée. Mais ça, c’était avant ! Aujourd’hui, il trottine à pas menus de banc de square en banc de square. Il se retient de respirer à cause des particules si nocives qui dansent dans l’air immobile. Il lève les yeux vers le ciel, parfois, mais n’aperçoit guère qu’une vague brume translucide qui ne laisse passer qu’un pâle soleil hivernal. Mais l’heure de vêpres est passée et l’ombre de la nuit commence à s’étendre sur la ville ; il va rentrer chez lui. Son sens aigu du principe de précaution lui conseille d’éviter les boulevards parcourus d’innombrables voitures crachant leurs fumées délétères. Il s’écartera des parcs et des jardins trop souvent fréquentés par les tueurs en série à l’affût, les voleurs à la tire et les mendiants faméliques. Il se gardera des écoles si bruyantes lorsqu’elles déversent sur la chaussée leurs vagues d’enfants criards et irrespectueux. Après une pause au bistrot du bout de la rue pour tremper ses lèvres dans son anisette quotidienne, il parvient enfin devant l’entrée de son immeuble. Il avance un doigt tremblant vers le digicode mais se ravise et inspecte les alentours pour vérifier que nul ne l’observe avec de mauvaises intentions, on ne sait jamais. Rassuré, il compose le code qui libèrera les mécanismes d’ouverture de la porte blindée. Mais il hésite. Est-ce le bon ? Il l’a changé il y a peu. Il lui faudra d’ailleurs songer à le modifier prochainement ; la société de sécurité le conseille fortement. Le doute le torture encore quelques secondes mais la hâte de retrouver son fauteuil et son feuilleton télévisé préféré le poussent à agir. Il sort une lingette de son étui, essuie les touches et les enfonce avec détermination. La porte s’ouvre dans un chuintement discret tandis qu’une voix impersonnelle le salue. Il s’engouffre sans attendre dans le corridor qui conduit à l’ascenseur. Les portes coulissent dans un chuintement discret : deuxième étage ! L’appareil s’élève lentement par respect pour son cœur fragile et s’immobilise devant la porte de son appartement. Il compose le code mais rien ne se passe. Il prend conscience de son erreur et compose le code du jour. La porte s’ouvre dans un chuintement discret et se referme doucement derrière lui. Il se précipite dans la salle bain pour se laver les mains. L’homme est tout de même considérable, pense-t-il, en regardant son poisson rouge poursuivant inlassablement sa course infernale autour de son bocal ! L’homme est certes considérable ; mais le sera-t-il encore demain ? Le monde, en attendant, continue lui aussi de tourner mais de guingois. Comme d’habitude !

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