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Quatre rivières

Publié le 11 avril 2014 par Rolandbosquet

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    Expérience nouvelle autant qu’exceptionnelle, hier après-midi. Depuis plusieurs semaines, une charmante dame du Poitou voisin et néanmoins fidèle lectrice de mes ouvrages souhaitait me rencontrer. Rendez-vous est donc enfin pris et la case correspondante sur le calendrier dûment cochée. Il y a trois jours,  elle m’a même adressé un courriel de rappel par crainte sans doute que je n’oublie et conclut ses sympathiques remerciements anticipés par un avertissement presque péremptoire : munissez-vous de livres car quelques-unes de mes amies sont aussi impatientes que moi de les lire. Je chargeai donc le coffre de mon chartil du carton habituel et gagnai sans encombre sa chaumière sise au cœur d’un lotissement élevé en lisière de son gros bourg de "Quatre rivières". Petites haies de forsythias verdissants, troènes et charmilles élaguées au cordeau, fleurs d’iris aux bleus et mauves éclatants au sommet de leur hampe charnue, dernière jonquilles et tulipes précoces sur de modestes pelouses soigneusement taillées. Plusieurs voitures sont déjà sagement stationnées près du pavillon numéroté comme prévu 10A. Une place s’offre à moi comme si elle avait été réservée à cet effet. Je n’ai pas achevé les manœuvres indispensables que la porte d’entrée s’ouvre sur une petite dame aux cheveux argentés, comme disent joliment ses petits-enfants. J’ai à peine posé les deux pieds sur le macadam que plusieurs têtes apparaissent derrière elle. Petits rires et gloussements font fuir définitivement les derniers merles qui picoraient encore au pied des rosiers qui encadrent le porche de ciment. C’est gentil à vous d’être venu ! On se salue, on se congratule, on s’embrasse sans vergogne. Mais finissez d’entrer, comme on dit chez vous ! J‘accompagne la maîtresse de maison suivi du chœur qui pépie comme congrès d’hirondelles au printemps. Nous pénétrons dans un petit salon encombré de gros meubles de chêne luisants sous la cire. Le soleil qui hésitait encore à percer les nuages une heure plus tôt parvient à se tracer un chemin entre les épais rideaux aux couleurs apaisantes. Une table ronde entourée de son cortège de chaises et recouverte d’une nappe blanche occupe une grande partie de l’espace disponible. Ah, s’exclame notre hôtesse, il faudrait aller chercher vos livres ! Deux des plus accortes visiteuses m’accompagnent sans barguigner et on étale bientôt plusieurs exemplaires de chaque livre sur la table tandis que chacune prend place. Discours habituel de présentation de l’intrigue, des personnages, des objectifs de l’auteur. Questions innombrables en tous sens, discussions et remarques sans fin, contestations, affirmations, dénégations, controverses et désaccords. La chicane ne serait pas éloignée si ces empoignades verbales n’étaient proférées avec le sourire et dans un vocabulaire quelque peu suranné que les enfants de mes voisins qualifieraient d’incompréhensible sinon d’étranger. Mais une voix s’élève tout à coup : et le thé ? Il faut que j’aille chercher ma petite-fille au collège ! La volière se disperse d’un bond vers la cuisine. J’entends le chant de la cafetière qui aurait tendance à vouloir étouffer le murmure de la bouilloire. Qui revient avec un gâteau de Savoie dans son plat de porcelaine, qui apporte une tarte aux pommes dans son moule, qui expose fièrement les huit boules d’un magnifique Paris-Brest. Assiettes à dessert et tasses sont rondement distribuées. Ma fidèle lectrice sert chacun et chacune selon ses goût. Moi, je prends celui-ci, celui-ci et celui-là affirme la bouche pleine celle qui avait peut-être le moins parlé en désignant mes livres étalés entre les miettes. Combien je vous dois ? Et chacune de prendre commande. Une première s’échappe, ses livres sous le bras, un autre la suit sans tarder après avoir enfoui son magot dans son sac. Je me retrouve bientôt seul en compagnie de l’invitante de la cérémonie. C’était bien, hein ? conclut-elle en déposant la moitié du gâteau de Savoie enveloppée dans une serviette de table dans mon carton dorénavant presque vide et en me poussant vers la porte. La course du monde est ainsi traversée de moments de grâce qu’il ne faut surtout pas ignorer car il se dépêche rapidement à reprendre sa ronde de guingois habituelle. 

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