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Poulet javellisé

Publié le 24 juin 2014 par Rolandbosquet

poulet

         Un grave problème agite mon amie Marthe Dumas, du Mas du Goth. Je croyais que, passé un certain âge, sinon même un âge certain, les problèmes ne sauraient plus être graves. Quand je fêterai comme elle mon quatre-vingt-dixième anniversaire, me disais-je, rien d’important ne pourra plus guère me toucher. Un petit mal de tête par-ci par-là, peut-être, pour avoir fixé trop longtemps mon attention sur l’écran de mon ordinateur, le dernier opus de Michel Onfray ou le nouveau roman de Philippe Sollers, une douleur musculaire au bras droit qui tient la scie pour avoir coupé mon bois ou taillé mes haies sans respecter la pause obligatoire toutes les deux heures, un léger pincement à l’estomac pour avoir négligé mon petit-déjeuner ou un vilain tournis dû au verre de vin rosé de marque inconnue ingéré inconsidérément à une heure avancée de la nuit en compagnie mes voisins les plus proches. En un mot, des contrariétés passagères qu’une simple sieste bercée par les "Années de pèlerinage" de Franz Liszt interprétées par Bertrand Chamayou fera facilement disparaître. À la demande de Joseph, son homme de main comme elle dit, j’accours malgré tout au chevet de mon amie. Il ressort de ses explications que lors de sa consultation mensuelle, son médecin ne lui a décelé aucune maladie particulière et a simplement renouvelé son ordonnance coutumière de médicaments plus proches du placébo que du traitement proprement dit. Il n’a même pas prescrit d’examens complémentaires tels des radios des poumons, de la rate, du foie, du cœur ou tout autre abat indispensable à une vie normale. Pas même une modeste prise de sang pour le cas où une affection particulièrement sournoise se serait glissée subrepticement dans son organisme. « C’est pas la peine que le principe de précaution soit inscrit dans la constitution ! » À ce sujet capital s’il en est, elle m’apprend ainsi qu’une de ses nièces, qui l’a visitée la veille, s’astreint à ne pas consommer de gluten pour le cas où elle y serait allergique, qu’elle ne s’assoit jamais à côté du chauffeur de la voiture pour le cas où un camion fou ne respecterait pas le feu rouge au croisement dit des Cinq-Routes et qu’elle consulte son pneumologue deux fois par an afin de détecter aussitôt que possible le moindre encombrement de ses bronches, surtout au printemps à cause des pollens. « Sinon, osai-je m’enquérir par politesse, comment se porte-t-elle ? » « Elle se sent toujours plus ou moins patraque ! » Qui n’a jamais ressenti cette désagréable impression ? César, mon chat, comme tous les chats noirs et plus encore ceux qui passent sous les échelles, semble  lui-même être parfois porteur d’aussi néfastes influences. Il baille et je suis fatigué. Il passe sa patte sur ses oreilles et je crains la pluie. Il dresse la queue en panache au-dessus de sa tête et je vois les petits hommes verts atterrir dans mon courtil. « Par précaution, conseillez à votre nièce de se séparer de son chat. On ne sait jamais ! » Et Marthe de décider in petto d’échanger ses poules noires contres de simple poules fermières rousses. « On ne sait jamais ! » Et sur le chemin du retour, j’entends à la radio qu’il ne saurait être question pour les négociateurs européens du grand marché avec les États-Unis d’accepter sur nos étals les poulets américains baignés dans l’eau de javel. Il ne s’agit pourtant, de leur point de vue, que de tuer, par prudence, les méchantes bactéries qui, sinon, infesteraient leurs estomacs aseptisés au même titre que le vrai camembert, le pont-l’évêque et autres livarots. Où commence et où s’arrête le principe de précaution ? Celui de l’un est-il acceptable pour l’autre ? On voit par-là combien il est difficile de faire tourner le monde un peu moins de guingois.

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