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Article écrit les larmes aux yeux par un humaniste qui en a gros sur la patate

Publié le 17 novembre 2014 par Legraoully @LeGraoullyOff

03-02-Le Tout-triste

Je vous vois déjà d’ici, tiens ! Moi, ce jour-là, je serai dans la file pour prendre l’avion vers une terre plus accueillante à l’égard des idées de justice et de progrès ; elle sera longue, cette fille ! Tout ce qu’on pourra soupçonner, de près ou de loin, d’intelligence, sera au rendez-vous pour le grand départ, moi le premier : je n’ai pas une vocation de martyr, je ne vais pas attendre gentiment que les miliciens viennent me chercher pour m’enfermer au fond d’un cachot humide, me broyer les doigts, me griller la bistouquette à la gégène ou, tout simplement, me décapiter ! Alors je partirai, accompagné de quelques autres artistes et universitaires amoureux de la liberté et fidèles à leur cher ami Benoît. Ce n’est pas de gaîté de cœur que je partirai, ça non ! Abandonner ainsi sa famille, les rivages au bord desquels on a grandi, ça demande du courage : fallait-il que les immigrés en aient eu, de ce courage que vous récompensez d’ailleurs si mal ! À moins que, tout comme nous, ils n’aient pas eu le choix, ce que vous n’avez jamais été foutus de comprendre, occidentaux pourris-gâtés… Et ce jour-là, pendant que je fuis le triomphe de la connerie au milieu d’une foule d’individus éclairés mais pas suicidaires, vous, pour qui nous n’avions jamais voulu que du bien, vous êtes aux premières loges pour vous réjouir de notre départ, nous crier « c’est ça, cassez vous, les bobos bien-pensants, laissez-nous entre vrais bons français, sales intellos apatrides ! » Je revis mes années de collège : qui se souvient de la connerie dont savent faire preuve les collégiens a tout compris au fonctionnement d’une société totalitaire…

Nous n’aurons pas de mal à nous établir à l’étranger : nous pourrons toujours compter sur nos qualifications et sur nos talents pour nous aider à vivre. Ce sera quand même dur, pendant les premiers mois, de se faire traiter de « sales nazis » par la population autochtone qui nous fera payer les égarements de nos ex-compatriotes… Et ce sera encore plus dur, pendant toute la durée de cet exil, de vivre si loin de ceux qu’on a aimés, si loin de la lumière du pays natal… Et vous, pendant ce temps ? Oh, bien sûr, vous vous réjouirez, dans un premier temps, de voir les forces de l’ordre nouveau pourchasser les « pas-de-chez-nous », incarcérer les « marginaux » et faire régner dans les rues cette terreur que les paranoïaques prennent pour de la sécurité… Mais plus dure sera la désillusion : vous serez bien surpris de voir appliqués au pied de la lettre les dogmes du capitalisme sauvage que vous aviez cru contester. Vous aurez peut-être un emploi, mais vous travaillerez de longues heures pour un salaire de misère sans jamais avoir de vacances, et si vous vous retrouvez au chômage, vous n’aurez plus qu’à crever la gueule ouvert dans la rue… Non, la milice ne vous en laissera même pas le temps, les SDF seront envoyés au camp avec les contestataires et les handicapés… Votre enfant vous demanderait bien où est passé son petit copain Aziz et pourquoi son institutrice, madame Ben Douma, a été remplacée par un vieillard sénile qu’on a forcé à renoncer à sa retraite, mais comme il aura été enrôlé de force dans des brigades de jeunesse, vous ne le verrez quasiment pas, ou alors vous serez tellement épuisé, aigri et désabusé que vous ne lui répondrez que par des « ta gueule » voire par des baffes…

Combien de temps durera l’Enfer pour vous et l’exil pour nous ? Sûrement pas deux cents jours seulement comme le pensent certains imbéciles qui espèrent presque voir la catastrophe se produire, pensant que ça va faire tellement de mal que ça déclenchera inévitablement une révolution : ces crétins à l’air intelligent oublient que les révolutions ont toujours été le fait d’une minorité éclairée et qu’il ne faut rien attendre du bon peuple ; s’il avait fallu attendre les paysans en 1789, on serait toujours les loyaux sujets d’un monarque absolu de droit divin… Ça ne durera pas non plus cinq ans seulement car vous ne pourrez même pas les chasser par la voie des urnes pour la bonne raisons que leur premier geste aura été de supprimer les élections… Ça aura bien une fin, car rien n’est éternel, et surtout pas un ordre basé sur la haine et le refus d’admettre la réalité d’un monde qui change. Mais grâce à quoi ? Grâce à qui ? Comment ? Et surtout quand ? Dix ans après ? Vingt ans après ? Trente ans après ? Une seule chose est sûre : de même que compagnons d’infortune, je ne reviendrai au pays qu’à ce moment-là, alourdi de quelques années et d’une certaine aigreur de n’avoir pu rester aux côtés de ceux qui m’étaient chers. Ça me fera plusieurs années entières de ma vie irrémédiablement foutues, volées par la connerie ; mais vous, ça vous fera une belle jambe, vous serez tellement contents d’être libérés de l’Enfer que vous aviez vous-mêmes déclenché…

Elle aura été dure, la piqûre de rappel des bienfaits de ce monde pas toujours juste mais au moins respirable ! Alors seulement nous reviendrons d’exil, nous qui défendions ce monde qui n’était pas le paradis sur terre mais avait le mérite d’être vivable pour la majorité de la population, y compris pour les enfants gâtés devenus aveugles que vous êtes… Et vous, comme vos ancêtres qui ont porté aux nues Léon Blum quatre ans après avoir laissé les allemands l’envoyer à Buchenwald, vous aurez immanquablement le culot d’accueillir en triomphe ceux que vous étiez si heureux de voir partir jadis ; si nous n’étions pas des humanistes, nous vous dirions bien d’aller vous faire foutre ! Ce sera exactement comme à la fin de l’album de Lucky Luke L’empereur Smith, quand le juge Barney, libéré de la prison où l’avait jeté le dingue qui se prend pour l’empereur des États-Unis, est porté en triomphe par la population de Grass Town qui avait collaboré main dans la main avec le tyran : le juge leur crie « lâchez-moi, bande de coyotes », espérant leur faire honte de leur conduite, mais ils ne l’écoutent même pas, et le magistrat finit par demander à Lucky Luke, manifestement exaspéré : « Qu’allons-nous faire de ces gens ? Ils agissent comme si rien ne s’était passé ! » Et je me pose déjà la même question à cotre endroit : qu’est-ce qu’on va faire de vous ?

C’est un fait que certains hommes politiques méritent d’être sanctionnés… Mais moi ? Je mérite d’être sanctionné, peut-être ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal, bordel de merde ?

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