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Les moulins à vent post-modernes

Publié le 19 février 2015 par Rolandbosquet

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      Les Vosges possèdent leur ballon de Guebwiller, le Massif-Central son Mont Gerbier des Joncs, l’Auvergne son Puy de Dôme, le Pays Basque son col d’Irun, mais rien ne vient jamais agrémenter la redoutable monotonie des paysages de la Champagne berrichonne. Depuis les falaises d’Étretat, le paysan cauchois surveille à la fois le horsain et la perfide Albion, du haut de la pointe du Raz, la femme de marin attend avec espoir le retour de son époux et de son fils, dans son observatoire du Pic du Midi, l’astronome admire l’immense Voie Lactée alanguie au-dessus de lui, mais rien ne vient jamais égayer l’infinie mélancolie des paysages de la Champagne berrichonne. Pas de Rocher du Diable, pas de Pic de la Vierge, pas même la moindre roche tarpéienne. Rien d’autre que de plates collines à perte de vue à peine ourlées de haies de coudriers et de sureaux. On a bien, ici ou là, semé quelques clochers, un ou deux châteaux d’eau et une tour relais pour la télévision. Mais rien d’aussi grandiose que les ruines des château-fort du Pays Cathares, rien d’aussi pittoresque que les moulins à vent de la Vendée et rien d’aussi vertigineux que les sites d’escalade des gorges du Verdon. Las de tant de morosité, les responsables du tourisme se sont réunis en grand conseil. « Il faut faire quelque chose ! » Les idées les plus folles comme les plus improbables fusent alors de toute part. Qui propose une gare de TGV avec un campanile en forme de cèpe de chêne ou tout autre champignon encore plus suggestif, qui évoque un aéroport avec une tour de contrôle digne d’un Empire State Building, qui suggère des sculptures d’Ousmane Sow sur un piédestal à la hauteur de leur renommée, qui conseille un viaduc comme celui de Millau pour franchir la Théols. Le Président va conclure sans grandes illusions par la décision d’installer des boites à idées à l’entrée de chaque service administratif lorsqu’une petite voix s’élève au fond de la salle : « Et si on mettait des éoliennes ? C’est bien les éoliennes ! » On s’interpelle avec passion. Certains prétendant que non seulement leurs pylônes sont seyants mais qu’elles peuvent même parfois produire de l’électricité. D’autres affirmant au contraire qu’elles dépareraient le plat pays et feraient fuir d’éventuels visiteurs. Le Président hésite mais son conseiller culturel lui glisse quelques mots à l’oreille. « C’est d’accord pour les éoliennes, conclut-il alors sans barguigner plus longtemps. Mais à la condition qu’elles soient décorées. » C’est ainsi que les mornes plaines de la Champagne berrichonne s’illustrent aujourd’hui des glorieux totems de la modernité de demain. Ils ne sont point encore garnis de guirlandes lumineuses ni de boules multicolores. Mais l’année 2015 étant celle de l’écologie nationale et internationale, nul doute que leur embellissement ne saurait tarder. En attendant, le monde poursuit sa marche imperturbable sur les chemins du futur.

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