Magazine Humeur

L'idéologie de l'inculture

Publié le 17 mars 2015 par Rolandbosquet

incultureL

      Mon courtil est émaillé ici ou là de "sculptures" plus ou moins éphémères élaborées à partir des objets les plus divers qui ne peuvent plus remplir leur mission et qui devraient, en bonne logique, se trouver au rebut. Ils connaissent ainsi une nouvelle vie, même si le terme de "sculpture" est un peu pompeux. C’est ainsi que je passe régulièrement, lors de ma rituelle visite matutinale, devant un grand oiseau fabriqué à partir d’un arrosoir de zinc, d’un pot de terre cuite et d’un râteau pour ramasser les feuilles mortes. Or, ce matin, je n’ai pu que constater qu’il s’en est allé, pendant la nuit, embrasser une taupinière. Dois-je accuser un coup de vent ou d’éventuelles forces obscurantistes locales ? Le monde s’est ému, il y a peu, du "nettoyage culturel" opéré par les islamistes à Mossoul. Même si, en l’occurrence, elle est peut-être plus "mafieuse" que doctrinale, l’histoire montre hélas que la sauvagerie ne date pas d’hier. La destruction des statues de bouddhas de Banyan, du tombeau datant du XIIe siècle d’Hassan al Basri, des trésors des bibliothèques de Tombouctou ou le saccage du musée islamique du Caire sont les exemples les plus récents. Combien de rouleaux de papyrus ou de parchemin, combien de codex ont disparu avec l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie ? Combien de châteaux, de temples et de mosquées les croisés ont-ils détruits tout au long de leurs glorieuses chevauchées moyen-orientales ? Combien de lieux de culte rasés et combien d’idoles renversées par les missionnaires chrétiens marchant dans l’ombre des conquérants venus d’Occident ? Combien de livres disparus au cours des autodafés organisés par les forces brunes d’Hitler ? Les croyances, comme les dictatures, n’aiment pas la culture. Elle risque d’éveiller les esprits et de les conduire à la révolte. Est-ce pour toutes ces raisons que nos dirigeants s’ingénient aujourd’hui à rogner toujours un peu plus les budgets qui lui sont alloués ? Quand la société se cherche de nouveaux et solides de repères, quand des jeunes ne savent plus discerner le blanc du noir et s’égarent par des chemins de traverse, quand les liens se disloquent, se perdent, se diluent, quand on ne reconnaît plus les siens qu’à travers des prismes manichéens en ignorant la compassion, le partage, l’entraide et la plus simple humanité, c’est au contraire le moment de renforcer les apprentissages, de réunir, de relier, de réentendre. Assister à une pièce de théâtre, c’est communier avec d’autres spectateurs, des comédiens et des idées. C’est découvrir de nouvelles façons d’appréhender notre société et sa complexité. Écouter Beethoven, vibrer avec Marcus Miller, bouger avec Philippe Decouflé ou Marie-Claude Pietragalla, c’est sortir de soi, de ses soucis immédiats, de ses angoisses pour embrasser d’autres vies. Lire Jean-Christophe Ruffin, Maylis de Kérangal ou même Philippe Sollers, c’est voyager vers d’autres horizons et traverser d’autres mondes. Les artistes et les poètes, les musiciens et les romanciers, les peintres et les saltimbanques sont précisément les passeurs qui conduisent vers ces chemins-là. Certes, ils doivent, eux-aussi, se montrer solidaires avec les difficultés que partage la collectivité. Mais sans eux et sans leurs recherches et leurs créations, c’est toute la collectivité qui se perd. Qu’elle est donc cette idéologie étriquée et à courte vue qui veut leur couper les ailes ? Il leur faudrait continuer à aller dans chaque arrière-cour, dans chaque quartier, dans chaque HLM, dans chaque cité, dans chaque village et jouer Molière, chanter Massenet, dire Aragon, interpréter Mozart. À moins que l’objectif ne soit pas aussi primaire que celui des fanatiques islamistes mais simplement de les réserver à ceux-là mêmes qui les tutoient déjà !

(Suivre les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)


Retour à La Une de Logo Paperblog

Magazine