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Continent Cendrars

Publié le 23 mars 2015 par Jlk

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À propos de l’édition critique du bourlingueur en 15 volumes, dirigée par Claude Leroy. 

Plus de quarante ans après la mort de Blaise Cendrars (1887- 1961), l'œuvre de celui que le grand romancier américain John Dos Passos appelait l' «Homère du Transsibérien» n'a pas cessé de rayonner, fascinant chaque nouvelle génération par la modernité de son langage et de ses mythes, l'extraordinaire variété de ses curiosités et de ses inventions, la densité épique et poétique de ses livres, ses personnages et ses paysages géographiques ou oniriques, son énergie et sa verve anti-conventions. 

De fait, la première remarque qui s'impose à réception des volumes inaugurant cette collection intitulée «Tout autour d'aujourd'hui», pour reprendre une formule de Cendrars lui-même, est que cette édition critique sans précédent ne «pèse» ni par l'excessive qualité du papier (nous le disons sans dépit, préférant la vraie passion de lire à l'élitisme bibliophilique), ni non plus par un appareils cientifique trop envahissant. A l'heure où se prépare une intégrale de Ramuz qui fleure déjà le gouffre à subventions et le train blindé de gloses, on salue ici la brigade légère...

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Un guide avisé

Claude Leroy, professeur à l'Université Paris X-Nanterre et très compétent explorateur du continent Cendrars, n'a rien pour sa part du cuistre pesant ou jargonnant et la solution qu'il a choisie, d'introduire chaque volume par une préface, de laisser vivre et chanter le texte et de renvoyer en queue de convoi un dossier commun de notes et notices, nous paraît satisfaisante. 

L'idée de reproduire les illustrations, ou même les couvertures d'éditions originales (celle par exemple du Panama, signée Raoul Dufy en 1918), est également bienvenue, même si la mise en page ou la reproduction pourraient être parfois plus soignées. Or l'important est ici, on l'aura compris, dans le texte et sa substance, à l'approche desquels Claude Leroy fait office de guide avisé. 

Par-delà les clichés

Dès la préface du premier volume, consacré aux Poésies complètes, enrichies de 41 poèmes inédits, Claude Leroy resitue très clairement Biaise Cendrars dans  les grandes lignes de sa personnalité paradoxale, qui «échappe à la saisie en se surexposant». Lui qu'on a souvent pris pour un écrivain de l'aventure était probablement plus encore un aventurier de l'écriture, dont le projet de «disparaître» en tant que porteur d'un nom lié à une filiation (un certain Freddy Sauser, fils d'un homme d'affaires de La Chaux- de-Fonds, etc.) pour se faire porte-nom ou prête-nom poétique de l'humanité multiple, comme les anonymes bâtisseurs de cathédrales, Cendrars au nom de braises et de cendres, Protée et phénix à la fois, jamais installé et vivant la poésie autant qu'il l'écrivait. Si maints aspects de la légende de Cendrars, que lui-même forgea souvent, correspondent bel et bien à une réalité, sa prétendue mythomanie cède le pas à un projet d'écriture qui va bien au-delà de l'affabulation superficielle et se nourrit, par ailleurs, d'une existence hors du commun, loin des conforts lettreux. 

Après avoir rappelé l'importance des années d'apprentissage de Biaise Cendrars, jeune poète bilingue qui fonda à Paris une revue franco-allemande en 1912 {Les Hommes nouveaux), fréquenta les anarchistes russes et européens tout en publiant des textes dans les revues de Berlin, Claude Leroy souligne l'importance cruciale, dans la vie du poète,de la guerre où il laissa une main. 

«Cette blessure est à l'origine, dans sa vie comme dans son œuvre, d'un tournant dont la portée est restée longtemps énigmatique, relève Leroy. Au cours de l'été 1917, cette blessure de mort s'est renversée en blessure de vie...» 

Cette transmutation des données existentielles en composantes poétiques, l'œuvre entier de Cendrars en témoigne à travers ses périodes successives, de l'époque des poèmes (1912-1924) à celle des romans (1925- 1929), ou de ses écrits journalistiques(1931-1940) aux chroniques assimilables à des Mémoires (1945-1949). 

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Qu'il fasse flamber son nom une première fois avec ses mystiques Pâques ou qu'il nous entraîne dans ses grandes stances épiques du Transsibérien, qu'il brasse et brise et reconstruise le langage contemporain du «profond aujourd'hui» en poète moderne qui ne s'est jamais affilié pour autant à aucun «isme» esthétique ou politique, qu'il rêve de révolutionner l'art cinématographique, raconte sa guerre, nous emmène une fois de plus au bout du monde (par exemple à Sao Paùlo du Brésil, dans ses Feuilles de route inédites, où «seuls comptent cet appétit furieux cette confiance absolue cet optimisme cette audace ce travail ce labeur cette spéculation qui font construire dix maisons par heure de tous styles ridicules grotesques beaux grands petits nord sud égyptien yankee cubiste»), se reconnaisse foudroyé, renaisse ensuite en poète de la main gauche et nous laisse finalement en compagnie de Moravagine,de Dan Yack et de tant d'autres incarnations de son moi multiple — toujours Cendrars fait poésie de tout, dans l'orientation supérieure d'une cosmogonie poétique que le premier vers du Panama préfigure et concentre sous un rayon lustral: "Ce matin est le premier jour du monde"...

Blaise Cendrars. «Tout autour d'aujourd'hui». Volume I: Poésies complètes, avec 41 poèmes inédits. Textesprésentés et annotés par Claude Leroy. Denoël, 430 pp. Volume 2: L'or, suivi deRhum et de L'argent. Textes présentés et annotés par Claude Leroy. Denoël, 356pp. Volume 3: Hollywood La Mecque du cinéma; L'ABC du cinéma et Une nuit dansla forêt. Textes présentés et annotés par Francis Vanoye. Denoël, 232 pp.

 

(Cet article a paru dans le quotidien 24Heures, le 11 décembre 2001)


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