Magazine Humeur

Une rançon. David Malouf (Chronique du 29 octobre 2013)

Publié le 09 août 2016 par Rolandbosquet

malouf

       Reportons-nous aux heures studieuses de nos humanités. Bardé de l‘énorme dictionnaire d’Anatole Bailly et armé des conseils de notre professeur, nous nous plongeons dans la traduction de l’Anabase de Xénophon. C’est difficile mais plaisant à la fois. Comme de décrypter à chaque ligne une nouvelle énigme. La lutte de Cyrus contre son frère Artaxerxés et la retraite des Dix Mille vers l’Hellespont n’ont bientôt plus de secret pour nous. Il y avait cependant plus grandiose encore. Plus ardu mais plus grandiose. Monumental. L’Iliade et l’Odyssée. Souvenons-nous. Pâris le Troyen se prend d’amour pour la belle Hélène, la fille de Zeus et de Léda et épouse de Ménélas, roi de Sparte. Il l’enlève et l’emmène avec lui jusqu’à Troie. Les Grecs se voient contraints de laver leur honneur bafoué. Ils abandonnent qui leurs troupeaux de chèvres qui leurs barques de pêche pour affréter leurs vaisseaux et aller faire le siège du puissant royaume de Priam. David Malouf a choisi l’un des épisodes les plus dramatiques du récit d’Homère. Lorsqu’Hector, le frère de Pâris, tue Patrocle, le cousin et ami-amant d’Achille. D’autant plus fou de douleur qu’il estime que son ami est mort à sa place, ce dernier tue Hector à son tour, attache son cadavre à son char et le traîne dans la poussière autour des remparts de la ville assiégée. Dix jours durant, il va répéter le sinistre rituel. Le onzième jour, Priam se présente devant lui, modestement vêtu d’une tunique blanche et assis sur une humble charrette tirée par deux mules. Sous le drap qui la recouvre tel un linceul gît une partie de son immense trésor en guise de rançon pour le corps de son fils. Après avoir évoqué la douleur incommensurable d’Achille, David Malouf nous fait pénétrer l’âme du roi de Troie. Oubliant sa propre personne, il a toujours tenu son rang de roi. Debout devant ses sujets. Loin de toute émotion. Tel le phare qui guide les marins. Mais il souffre lui aussi. La mort d’Hector et l’humiliation que lui fait subir le héros des Grecs sont trop fortes et trop lourdes pour l’humain qu’il est pourtant. Cent questions traversent son esprit au cours des longues insomnies qui minent ses nuits depuis dix jours. Ce matin-là, il prend sa décision. Il s’en ouvre d’abord à sa première épouse, Hécube. Il sait qu’elle usera de tous les stratagèmes que connaissent les femmes pour attendrir le cœur des hommes. « Et si, toi aussi, tu es perdu ? Qui partagera avec moi le poids de la tristesse ? Qui me tiendra la main ? Et qui gardera Troie ? » Mais Priam résiste. Sa décision est prise. Pour mieux faire comprendre sa démarche, il lui raconte son enfance. Comment il est devenu roi parce qu’Héraclès voulait seulement se distraire un peu. Le récit de son destin si singulier est bien éloigné de la légende destinée à l’édification du peuple. Il n’en discerne pas moins la main des dieux. Mais elle lui pèse aujourd’hui. Il voudrait n’être plus qu’un père qui pleure son fils préféré, mort glorieusement au combat mais humilié par un ennemi devenu fou. Mais peut-on échapper aux dieux ? En réalité, sous le prétexte de prolonger le récit d’Homère, David Malouf parle de nous. De nos dirigeants et des institutions qui régissent nos états. De nos liens avec la vie et la mort. De nos questionnements, de nos angoisses et de nos peurs. « Il m’apparaît, dit Priam, que nous pourrions nommer autrement ce que nous appelons la fortune et attribuons aux dieux. Et nous offrir ainsi la chance de pouvoir agir par nous-mêmes. » Parole sacrilège s’il en est ! Parole de toutes les époques. On vénéra la nature et on nomma les dieux. On renversa leurs statues et on en érigea d’autres avec d’autres noms. Mais qu’on les appelle Zeus, Jupiter, Dieu le Père, Parti ou politiquement correct, toujours la soumission est la même. Et la suggestion de Priam demeure toujours d’actualité. (Une rançon. David Malouf, traduit de l’anglais Australie par Nadine Gassie, Albin Michel)


Retour à La Une de Logo Paperblog

Magazine