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J'habite près de mon silence

Publié le 25 octobre 2018 par Les Alluvions.com
J'ai terminé hier Juste après la pluie, le livre de poèmes de Thomas Vinau acheté le jour de son passage à Châteauroux. Le poème qui donne son titre au volume tout entier est précisément le dernier de la liste. Suit immédiatement un quatrain de Georges Perros (Thomas Vinau aime, comme il dit, semer des noms qui comptent pour lui, et cela tombe bien, car George Perros compte aussi beaucoup pour moi ):
Mieux vaut traverser la manche
Sur le dos d'un requin bleu 
Que de perdre une heure ou deux
À bien retrousser sa manche.
Ceci extrait du recueil J'habite près de mon silence. Alors évidemment, j'y vois dans ce silence revenu un écho au thème qui s'affirme depuis le début d'octobre. D'autant plus que Georges Perros s'ajoute à la prestigieuse liste des poètes saisis par le silence, rappelons-les, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Valéry. Oui, Perros, atteint d'un cancer de la gorge fut empêché de parler à la suite d'une opération. Il faut lire dans Papiers collés III ce texte terrible intitulé L'ardoise magique (c'est l'instrument qui lui servait à communiquer avec ses proches), qu'il dédie aux laryngectomisés. Sans aucun pathos, Perros y décrit son parcours de souffrance, et l'inhumanité de l'hôpital (nous sommes en 1977) :
"Aucune parole d'homme à homme. Vous n'êtes plus un homme. Un "semblable". Mais sous le coup d'un décret qui vous a retiré votre identité, comme si des douaniers vous avaient dépouillé de tout papier. Ou, quand ils condescendent à quelque rapport, une gentillesse pour demeurés, une énorme plaisanterie d'arrière-garde. Il faut bien rire un peu. Le moral. Ce mot pour concierge. Mais nous ne sommes plus récupérables. Ce qu'on est, a été, sera -espérons!- tout le monde s'en fout. Le corps d'abord. Rien que le corps. Vos entrailles, toute cette usine sanguinolente, leur affaire. D'un certain côté, quoi de plus souhaitable ? J'en ai toujours un peu rêvé, de cet état. Mais librement chois, tiens, gros malin. Et toutes ces questions qu'on vous pose, réponses relevées, notées, pour les archives de la mort, peut-être ? Quel dossier ! Cousu de fil noir. Mais il faut bien servir à l'espèce. A sa perpétuité. Il y aura des hommes après nous. Surprenant, remarquait Valéry."
J'habite près de mon silenceTiens, Valéry. George Perros suivait régulièrement son cours au Collège de France. A Marseille, où il est ensuite hospitalisé, son voisin de lit se trouve être le gardien du cimetière marin de Sète : "Il ouvre désespérément la bouche. Rien n'en sort. Rires. (...) A nous les citations. Il me recopie quelques strophes dudit Cimetière marin, que je lui mime. Belle paire." Un peu plus loin, il écrit :
"Un peu de répit, à la pensée de Rimbaud, claquant là, pas très loin. D'Artaud, naissant là, tout près... Tant qu'à faire !
Il retourne à Douarnenez, retrouve sa famille, refuse toute rééducation de la parole :
" Mais enfin, j'ai bientôt cinquante-quatre ans, presque tous les hommes que j'ai aimés, qui m'ont aimé, pourquoi pas, sont morts. D'où choix, oui. A qui bon réapparaître, réapprendre à parler avec cette voix d'outre-tombe, détimbrée, celle du mort que je trimballe en sursis ? Tout ce que j'entends - radio, télévision - me répugne. Il n'était pas dans mes intentions de me présenter à la députation. Témoin, seulement, d'un énorme abus d'une parole morte, atrocement fardée, vieille belle, tuméfiée, pédante, démagogique, chacun se la coupe, au profit d'une dégradation possessive, dérisoires parts d'un gâteau moisi, mais aristocratiquement dégusté. Alors merde. Tant qu'on m'enverra des manuscrits, après tout, c'est mon métier, ma nouvelle manière d'être n'y change rien, nous tiendrons le coup."
Georges meurt quelques mois plus tard, le 24 janvier 1978. Sa voix d'écrivain nous parvient toujours, de plus en plus claire.
J'habite près de mon silence

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