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Le journal du professeur Blequin (210)

Publié le 29 juillet 2022 par Legraoully @LeGraoullyOff

Samedi 23 juillet

11h30 : Bon, je résume : une fois encore, je n’ai pas réussi à me lever avant onze heures… L’éditeur que j’ai contacté n’a toujours pas téléchargé ce que je lui ai envoyé… J’ai reçu une offre de prestation comme caricaturiste à l’occasion un mariage MAIS je ne peux pas y donner suite parce que je serai en vacances le jour de la cérémonie… Encore une journée où j’entre dans la vie par la porte des domestiques, en somme.

19h : J’ai hésité à retourner à la plage ; après avoir constaté, à la faveur d’une sortie à la boulangerie, qu’il faisait bon malgré les passages nuageux, j’y suis quand même allé, ne sachant que faire d’autre. Me voilà rentré chez moi, d’humeur mitigée : un vent frais s’est levé et j’ai failli prendre froid en sortant de l’eau, j’en ai marre de subir à chaque sortie les platitudes que s’échangent mes semblables, j’ai peu de nouvelles de mes proches, une mienne amie est rentrée souffrante des Antilles et la Terre est en train de cramer. Même si j’ai conscience qu’il y a des gens plus mal lotis que moi, est-ce que vous voudrez bien me pardonner de ne pas afficher un sourire radieux ?

Dimanche 24 juillet

13h15 : Avant de retourner prendre un bain de mer, petit pique-nique au bois de la Brasserie. Le bois est calme jusqu’à l’arrivée d’un particulier accompagné d’un berger allemand. Que son chien accoure vers moi, passe encore : ça m’impressionne sur le coup, je comprends assez vite qu’il n’est pas agressif, d’autant qu’il n’aboie même pas. Mais que le maître allume une espèce de radio qui crache du rap de merde à fond la caisse, là, je dis non ! Je ne comprends pas pourquoi il n’y a aucun règlement qui interdise ça dans les espaces verts… Précisions que je me poserais la même question quelle que soit la qualité de la musique diffusée : quand je vais au bois, je cherche le calme ! Pas vous ?

Le journal du professeur Blequin (210)14h30 : Dans le bus, une vieille dame se fait ceinturer par un jeune beur. Non, ce n’est pas ce que vous croyez : le chauffeur a redémarré un peu trop brutalement, la dame, qui marchait avec une canne et était en équilibre précaire, est tombée au sol, et le jeune beur l’a tout bonnement aidée à se relever… Comment ça, je vous ai piégés ? Ben oui, je l’ai fait exprès, je voulais vous donner l’occasion de constater par vous-mêmes si vous êtes capables d’imaginer un jeune beur capable de faire autre chose à une vieille dame que l’agresser ! Désolé si vous n’avez pas réussi le test : vous n’avez qu’à regarder un peu autour de vous, vous constaterez par vous-mêmes qu’on peut être jeune au teint basané sans avoir la violence dans le sang et qu’on peut même être plus spontanément prêt à aider son prochain que certains « braves gens » à tête de gaulois…

Lundi 25 juillet

15h : Opération livres : le chargement que j’avais prévu, il y a trois semaines, de ramener de Guilers avec un ami finalement empêché pour cause de Covid, je l’ai transporté aujourd’hui avec deux autres amies. Grâce à elles, le travail est vite fait et on rigole bien ensemble ! Les femmes sont vraiment formidables ! Maintenant, elle sont parties et il va falloir que je fasse le tri entre ce que je garde et ce que je vais essayer de vendre avant d’en faire donner : là, je vais moins rigoler…

Mardi 26 juillet

10h : Passage dans un centre social pour m’inscrire à un vide-grenier ; en attendant que la dame de l’accueil soit disponible, je jette un bref regard aux deux quotidiens régionaux mis à la disposition des visiteurs : l’un consacre sa une à la variole du singe et aux inquiétudes qu’elle inspire à l’OMS, l’autre aux Jeux Olympiques de 2024 et aux préparatifs démentiels qu’ils nécessitent. En clair, l’un cherche à effrayer les gens, l’autre à les divertir : et s’ils essayaient de les informer, de temps en temps ?

10h15 : Au niveau de la Place de Strasbourg, j’apprends qu’en raison d’un incident, le tramway est bloqué au niveau de Recouvrance : autant dire que les deux tiers du réseau ne sont pas desservis. Ce genre d’incident n’est pas tellement rare, il est même plus fréquent que pour le téléphérique, suffisamment en tout cas pour que Bibus ait jugé nécessaire de prévoir une ligne de bus de remplacement. Seulement voilà : quand le téléphérique qui enjambe la Penfeld et dessert les Capucins ne circule plus, tout le monde râle, on dit qu’il est toujours en panne, que c’est du gaspillage d’impôts… Mais quand le tramway est en panne, il y a beaucoup moins de protestations ! Pourtant, une panne de téléphérique gène finalement beaucoup moins de monde qu’un panne de tramway, et au vu du contrôle assidu que demande un équipement tel que le téléphérique, il est plutôt miraculeux qu’il ne soit pas à l’arrêt plus souvent ! Comme quoi l’intensité de nos jérémiades n’est pas toujours à la juste mesure des embêtements auxquels nous sommes confrontés : comme disait Alain, « il faut résister à la tristesse, non pas seulement parce que la joie est bonne, ce qui serait déjà une espèce de raison, mais parce qu’il faut être juste, et que le tristesse, éloquente toujours, impérieuse toujours, ne veut jamais qu’on voit juste ».

10h30 : Petite halte au « Brest mêm », le bar où vit Couscous, le cochon noir auquel j’ai offert un quart d’heure de gloire grâce à mon papier dans Côté Brest. Tout en sirotant un demi, je discute avec la patronne de mon projet de livre sur Hergé. Elle comprend mal et me dit : « Un livre sur les RG ? Les Renseignements Généraux ? » Je me doute que la BD n’est pas au centre de ses préoccupations : il n’empêche que voilà un malentendu digne de Tryphon Tournesol !

Mercredi 27 juillet

11h : Je repasse brièvement au centre social d’hier matin : j’avais oublié de signer mon chèque… Cette fois, l’un des deux quotidiens locaux consacre sa « une » au referendum en Tunisie dont le résultat augure déjà un durcissement du régime… Il y a à peine plus d’une dizaine d’années, c’était le printemps arabe : l’hiver n’a pas été long à revenir ! Décidément, avec le réchauffement climatique, il n’y a plus de saisons, ma pauv’ dame !

11h15 : Après quelques courses indispensables pour être sûr de tenir jusqu’à mon départ, je prends le tram qui est à nouveau opérationnel : chemin faisant, je constate que les travaux de démolition annoncés pour décloisonner le haut de la rue Jean Jaurès avancent assez bien. Je pourrais m’en réjouir, mais le problème, c’est que la destruction du bâtiment concerné débouche la vue sur… Le cimetière de Kerfautras ! Pour une opération qui est censée remettre de la vie dans ce quartier, c’est tout de même un résultat paradoxal… Le journal du professeur Blequin (210)

14h30 : J’ai un peu hésité, mais finalement, je reprends la route pour la plage : le temps n’est pas flamboyant, mais finalement, c’est mieux comme ça, il y a moins de monde. Dans le bus, je lis le dernier Fluide Glacial que je viens de recevoir : je constate le retour de Gad, qu’on avait déjà découvert avec Fantômar, personnage parodique que je trouvais plus lourdingue qu’autre chose, je suis donc agréablement surpris par ces trois pages délicieusement cyniques mettant en scène un milliardaire « philanthrope » et scénarisées par un certain Babor qui a visiblement tout compris aux ridicules de notre temps… De toute façon, au risque de me répéter (et de froisser ceux qui vivent dans le passé), je suis plutôt bon client du Fluide d’aujourd’hui : pouvoir parcourir 84 pages sans pub tous les mois, ça vaut toutes les thalassothérapies du monde !

17h30 : J’aurai passé une heure et demie dans l’eau, c’est plus que respectable. Comme je m’y attendais, il y avait moins de monde que lors de la canicule, c’était donc vraiment délassant : avant de repartir, je fais un croquis d’une dame qui téléphone sur la plage, je ne pouvais pas rater une image aussi emblématique de notre époque ! Je dois en convenir, la période des contrariétés à répétition semble derrière moi : je me sens tellement comblé que je suis à deux doigts de faire un guili-guili à une fillette que je croise en partant ! Tout va mieux, c’est presque inquiétant ! Il me tarde quand même de partir en Sarthe me faire dorloter par mes parents…

Le journal du professeur Blequin (210)Jeudi 28 juillet

17h : Après deux heures de bain de mer, j’attends le bus pour regagner le centre-ville avant de descendre au port pour la scène ouverte du jeudi soir à La Raskette : sur le parking d’en face, un type fait fonctionner en continu le klaxon de sa bagnole, il en rajoute même dans le bruit de temps en temps avec sa sirène d’alarme ! Apparemment, sa voiture est bloquée par un fourgon mal garé : mais comment peut-il espérer attirer ainsi l’attention du propriétaire de ce véhicule ? Au mieux, ce dernier ne peut pas deviner que c’est lui qui est concerné, au pire, il est en train de se baigner et n’entend rien ! Après dix minutes de vacarme, le virtuose de klaxon se décide enfin à s’approcher de la plage pour demander à la cantonade qu’on déplace le fourgon… Il aura eu besoin de casser les oreilles à toute une plage pendant un quart d’heure pour finalement se décider à faire la seule chose intelligente qui s’imposait ! Je sais que je ne brille pas par ma modestie, mais je rencontre tellement d’abrutis que j’ai bien du mal à ne pas me sentir meilleur qu’eux !

17h45 : Arrivé au niveau de Recouvrance, le bus est coincé par un bouchon : je suis un peu étonné, je savais que la circulation était dense à cette heure-ci, mais à ce point-là ! Je me rappelle subitement que ce soir, c’est la première des jeudis du port, et comme mes semblables, pour la plupart, se jugent trop bien pour les transports en commun et la marche à pied, la voie carrossable peut déjà être classée zone sinistrée… Pour une fois que je suis de bonne humeur, je n’ai pas envie de tout gâcher en restant plus longtemps dans un bus coincé dans des embouteillages : je décide donc de descendre et de finir la route en tram. Le bénéfice est cependant faible : à la station, deux clodos se disputent, ce qui suffit à me crisper, et surtout, j’avais oublié que sur le pont de Recouvrance, les voitures roulent sur la même voie que le tramway qui est donc ralenti lui aussi comme un vulgaire bus… Je parviens tout de même à gagner la friterie de la Place de la Liberté où je me réconforte avec un gros cornet de frites en attendant de retrouver le doux sourire de la charmante Eléonore et le merveilleux public de la Raskette…

18h30 : Savez-vous quel est le point commun entre la coupe du monde de football, le tour de France, les concerts de Johnny Hallyday, les fêtes maritimes internationales, les feux d’artifice et les jeudis du port ? C’est simple : les autorités « compétentes » sont tellement persuadées que tout le monde aime ces manifestations qu’elles les laissent tout écraser sur leur passage, au mépris souverain des conséquences que cela peut entraîner pour les pékins qui s’en foutent royalement. Telle est la conclusion à laquelle j’arrive quand un médiateur m’annonce que le port n’est pas desservi par le bus, en raison des jeudis du port ! Quinze jours après la mésaventure due au feu d’artifice, ça commence à faire déborder le vase… La perspective d’un aller-retour à pied entre le centre-ville et La Raskette ne me dit rien, surtout avec mon chargement (car, outre mon matériel, je transporte encore mes affaires de plage), je préfère donc déclarer forfait et rentrer tout de suite à Lambé : encore une grosse machine qui empêche les vrais artistes de s’exprimer et prive d’un plaisir simple ceux qui n’ont pas besoin de spectacles tape-à-l’œil pour prendre leur pied. Tout ça me rappelle les propos du grand Desproges :

« Moi-même, quand on me demande « Êtes-vous démocrate ? », je me tâte. (…) Un ami royaliste me faisait récemment remarquer qu’elle était la pire des dictatures parce qu’elle est la dictature exercée par le plus grand nombre sur la minorité. (…) Parce que c’est ça aussi, la démocratie. C’est la victoire de Belmondo sur Fellini. C’est aussi l’obligation pour ceux qui n’aiment pas ça, de subir à longueur d’antenne le football et les embrassades poilues de ces cro-magnons décérébrés qu’on a vu s’éclater de rire sur le charnier de leurs supporters »

Je peux ajouter, fort de mon expérience personnelle : la démocratie, c’est aussi l’obligation, pour ceux qui aiment les bains de mer mais pas la bagnole, de renoncer à aller à la plage parce que les transports en commun sont bloqués afin de permettre aux sportifs par procuration de s’offrir sur écran géant les substituts d’orgasmes qui leur viennent quand la baballe est au fond des filets. C’est également la victoire des feux d’artifice déjà vus partout ailleurs et des « artistes » diffusés à longueur de journée sur les ondes sur la curiosité, la découverte et l’inédit… Bref, ce n’est certes pas la victoire de la connerie, mais ce n’est pas encore celle de l’intelligence !

Le journal du professeur Blequin (210)Vendredi 29 juillet

17h45 : Je quitte la plage où je viens de prendre ce qui aura probablement été mon dernier bain de mer de l’année : j’y ai vu un gamin jeter  à l’eau son arrosoir d’enfant, que j’ai rageusement renvoyé à ses parents en leur rappelant que les océans sont déjà assez pollués comme ça ; j’y ai aussi vu une grosse dame lâcher, sous l’effet d’un coup de vent, sa baudruche en forme d’ananas qu’un nageur a heureusement rattrapée avant qu’elle dépasse les bouées ; dans le bus, un vieux cas social qui se prend pour un poète crie à qui veut l’entendre « l’amour est dans le pré » sous prétexte que deux amoureux sont assis en face de lui… Bref, ça y est : je me rappelle pourquoi je m’en vais et, surtout, je sais déjà pourquoi j’aurai le cafard quand je rentrerai !

Ceci était le dernier épisode du « Journal du professeur Blequin » publié sur ce webzine ; le prof reprendra le récit de ses pérégrinations en septembre à cette adresse : http://blequin.blog4ever.com


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