Vers 1930, ma grand-mère maternelle Grâce emmenait sa progéniture au
Familia. Ma mère avait sept ans, mon oncle Paul en avait dix et mon oncle René, quatre. Leur maman collectionnait les
bons cinéma du chocolat
Poulain - c'était un des avantages qu'offrait l'épicerie familiale - et obtenait grâce à eux des réductions sur le prix des billets. Mais son inventivité au service de l'économie allait plus loin. Comme la place de cinéma était gratuite pour les enfants jusqu'à trois ans, elle demandait à son plus jeune, René, de se faire petit, de ployer les genoux au besoin en passant devant la dame du guichet, afin de paraître plus jeune encore. Le brave homme préposé au contrôle des billets à l'entrée de la salle et que ce manège ne trompait guère, fermait les yeux. Jusqu'au jour, où, mon oncle René allant sur ses cinq ans, il signifia gentiment à ma grand-mère que dorénavant elle aurait à payer pour l'enfant. Il était d'ailleurs grand temps, car son benjamin commençait à se révolter:
Un jour, disait-il à sa mère,
tu m'emmailloteras pour me faire passer...
Chaque fois que ma mère raconte cette histoire, l'hilarité me gagne. J'imagine mon oncle enfant sous l'aspect et dans le maillot à grosse épingle de nourrice de Mimosa, le bébé de Popeye.
Du reste, cette innocente resquille tenait davantage du sport que de l'avarice. Grand-mère Grâce, qui
avait ses pauvres, leur distribuait généreusement entre autres choses des
bons cinéma du chocolat
Poulain.
Au nombre de ses protégés, il y avait notamment un couple de semi-clochards un peu simples, qu'on retrouvait sans faute au cinéma
Familia, assis au premier rang, juste sous l'écran, en train de se bécoter.


Ajouter un commentaire